Les marionnettes chinoises sortent de l’ombre

Logée dans un des nouveaux espaces libérés au Palais des Beaux-Arts lors de sa restauration en 2000, l’exposition interactive « L’autre monde » lève le voile sur la fascinante tradition des théâtres d’ombres et de marionnettes en Chine, vieille de 3.000 ans. Elle en présente l’origine et la diversité, la symbolique, les principaux récits et personnages, mais aussi le processus de confection des marionnettes et leur évolution récente, sur base d’une grande collection de marionnettes d’ombre de la région de Huanxian, complétée par des figurines en bois venant de Quanzhou.

L’origine des marionnettes chinoises remonte à 3.000 ans d’ici, à l’époque où les morts étaient enterrés avec des figurines en bois ou en argile. Certaines de ces figurines avaient des bras articulés. On s’en servait lors des rites funéraires, en les faisant parfois danser ou chanter comme des personnes réelles.

Au fil des siècles, les marionnettistes étendirent leurs activités également aux mariages, aux fêtes et au culte. Depuis le 12e siècle, cet art est aussi devenu un pur divertissement.

Depuis leur origine, les marionnettes chinoises accordent une grande importance à la doctrine religieuse et morale, mais aussi à l’action et la musique. Elles sont conçues comme des opéras, les marionnettistes étant à la fois récitants, chanteurs et souvent aussi d’excellents musiciens.

Joué surtout en plein air - pour attirer davantage de monde et propager les belles histoires -, le théâtre de marionnettes est aussi, dans les campagnes, une offrande aux dieux et un rituel de guérison au temple. Il y a donc une relation étroite entre marionnettes et croyance. Les histoires racontées abondent d’ailleurs de dieux, d’esprits et de miracles.

Théâtre d’ombres et esprits

Au 2e siècle avant JC, l’empereur Wu de la dynastie des Han fut tellement accablé par le décès de son épouse qu’il fit appel à un magicien taoïste pour la ramener à la vie par le biais des ombres. Il s’agit de l’un des mythes fondateurs du théâtre des ombres en Chine, associé à l’évocation des esprits.

Chaque troupe de théâtre de marionnettes a son dieu protecteur, qui est invoqué avant chaque représentation. La troupe transporte d’ailleurs pendant ses déplacements un autel dédié à ce dieu.

La tradition du théâtre des ombres rural est encore bien vivante en Chine, notamment au nord-ouest du pays. Une quarantaine de troupes y sont actives dans les collines sablonneuses arides de la région de Huanxian, où les conditions de vie sont primitives (deux tiers de la population d’un million d’habitants y vivent encore dans des grottes). Le théâtre y représente donc l’une des seules formes de divertissement.

L’exposition « L’autre monde » présentée jusqu’au 3 janvier 2010 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, dans le cadre du festival Europalia Chine, se base justement principalement sur une vaste collection de superbes marionnettes d’ombre de la scène locale de Huanxian. Elle est complétée par des marionnettes en bois venant de Quanzhou, en province du Fujian.

Plongées partiellement dans la pénombre, les salles de l’exposition recréent tout le mystère et la magie des représentations où le marionnettiste, assis derrière un écran blanc éclairé par une ampoule (autrefois une bougie ou une lampe à pétrole) actionne seul avec des bâtons les personnages finement ciselés du théâtre d’ombre, les fait parler ou chanter.

A ses côtes, il y a quelques musiciens qui accompagnent l’action de leurs voix, une flûte de bambou, des vièles à 2 ou 4 cordes, des luths à 3 ou 4 cordes, des chalumeaux, trompette de cuivre, crécelle, blocs de bois, percussions, cymbales ou gongs de bronze. Ces instruments produisent un son reconnaissable entre tous et intimement lié au spectacle en Chine.

Exposition interactive

Dans plusieurs salles, de petits écrans diffusent des extraits de spectacles d’ombres ou de marionnettes de bois, des interviews d’artistes et de fabricants de marionnettes, tandis que le visiteur peut produire un son sur deux gongs et tenter d’actionner une marionnettes du théâtre d’ombre ou une autre bien plus grande en bois, représentant le Roi singe, l’un des personnages principaux du genre.

Ces marionnettes en bois sont en général actionnées par une vingtaine de fils, une technique perfectionnée par de grands marionnettistes et fabricants de marionnettes comme Huang Yique (1940-2007).

Marionnette et marionnettiste ne font plus qu’un sur la scène, le récitant-chanteur adoptant la démarche et le caractère de son personnage. Pas étonnant qu’il faille plusieurs années de formation et d’observation pour parvenir à maîtriser cet art subtil. De vieux marionnettistes connaissaient d‘ailleurs jusqu’à 30 pièces différentes par cœur !

Secrets de fabrication bien gardés

Une section de l’exposition est consacrée aux techniques de fabrication des marionnettes. Des techniques dont les marionnettistes conservent jalousement les secrets. Peu de femmes, comme Chen Yuling, parviennent à se faire accepter dans ce métier.

A Huanxian, on utilise de la peau de vache pour réaliser les personnages du théâtre d’ombres. Cette peau est raclée, séchée, coupée en morceaux. Tête, corps et membres sont ensuite taillés dans la peau - un travail qui peut prendre plusieurs jours, avant de pouvoir passer à la mise en couleurs des pièces et leur assemblage avec du fil.

On voit alors naître sous les doigts de l’artiste des personnages traditionnels tels que le Roi singe, le moine Xuonzang avec ses compagnons Cochonnet ou Sha démon des eaux, des esprits aquatiques, soldats en bataille, paysans, aristocrates et animaux, dans des tonalités de noir, brun foncé, rouge sombre, ocre ou vert profond.

Les marionnettes en bois de Quanzhou portent, elles, des costumes prestigieux couverts de paillettes, des coiffes exubérantes, des masques ou du maquillage. Voici l’empereur et sa concubine, l’entremetteuse et le général - des marionnettes à fils utilisées par le théâtre de marionnettes à main de Zhangzhou. Après la révolution culturelle (1966-1976), qui interdit les pièces traditionnelles, les marionnettes ont bien évolué. Certaines sont aujourd’hui fluorescentes ou évoluent sous des rayons laser. La tradition des marionnettes chinoises n’a cependant rien perdu de son mystère et de son raffinement.

L’exposition « L’autre monde » est à voir au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar) jusqu’au 3 janvier 2010.
Adresse : Rue Ravenstein 23 à 1000 Bruxelles. Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h00, jeudi jusqu’à 21h00. Fermé les 25 décembre et 1er janvier.

Le Bozar propose également ces 5 et 6 décembre six représentations données par la Zhangzhou Puppet Troupe, originaire de la province du Fujian. Cette troupe a été fondée il y a 30 ans.
Il ne reste plus de places disponibles pour ces représentations, qui ont apparemment soulevé l’enthousiasme du public belge !

Pour plus de détails, consultez le site du festival Europalia Chine.

Anne François