La Belgique égale le record du monde

Ce jeudi, notre pays aura été sans gouvernement fédéral depuis 249 jours et égale ainsi le record mondial de la plus longue formation d’un nouveau gouvernement, détenu jusqu’ici par l’Irak. Plus de 8 mois après les élections législatives du 13 juin 2010, la Belgique avait déjà battu son propre record et le record européen de la plus longue crise politique. Entretemps, l’informateur Didier Reynders constate que les partis politiques partagent une réelle volonté de négocier.

Avec 249 jours de crise politique à leur compteur, les négociateurs politiques ont depuis longtemps brisé le record belge de 2007, où il avait fallu 194jours pour former une nouvelle coalition fédérale. Mais ils ont également battu le record européen de formation d’un nouveau gouvernement, détenu jusqu’ici par les Pays-Bas, où la formation du gouvernement Van Agt I en 1977 avait duré 208 jours.

Ce jeudi, la Belgique égalera le record du monde de longévité d’une crise politique, détenu par l’Irak. Vendredi, elle le dépassera, sans qu’un accord sur une nouvelle coalition et pas même sur une réforme institutionnelle ne soit en vue. Triste record, mais que les Belges - mondialement connus pour leur sens de l’autodérision - marqueront d’une série d’activités ludiques. Il y a quelques semaines, la population avait tenté de faire bouger les politiques en manifestant par milliers dans les rues de Bruxelles. Entretemps, le sens du compromis pour lequel nos politiques sont réputés semble être mis à rude épreuve.

Deux gagnants, deux buts très différents

Il faut dire que le résultat de scrutin du 13 juin dernier ne leur a pas facilité la tâche. En Flandre, c’est le parti nationaliste N-VA emmené par Bart De Wever qui est sorti grand vainqueur, remportant 27 sièges à la Chambre, tandis qu’en Wallonie ce sont les socialistes présidés par Elio Di Rupo qui ont décroché 26 sièges. Deux partis diamétralement opposés, mais dont les présidents vont cependant devoir prendre en main les négociations de formation.

Ainsi, le 17 juin, le Roi Albert II nommait Bart De Wever (N-VA) informateur et le chargeait d’une reconnaissance de l’échiquier politique et des revendications des différents partis. Le 8 juillet, c’est Elio Di Rupo (PS) qui se voyait chargé d’une mission de préformation. Il apparut cependant rapidement que les partis étaient encore bien loin d’un accord et donc de la formation d’une nouvelle coalition fédérale.

Le président des socialistes francophones proposait - en étroite négociation avec Bart De Wever - de poursuivre les négociations à 7 partis (N-VA, CD&V, SP.A, Groen !, PS, CDH et Ecolo) sur une réforme de l’Etat, pour restreindre ensuite les discussions à moins de partis en vue de la formation d’un gouvernement.

Les 7 partis parvenaient à des accords sur le transfert d’un certain nombre de compétences du fédéral vers les Régions flamande, wallonne et de Bruxelles, mais mi-août les partis flamands négociateurs estimaient que les engagements n’étaient sont pas assez fermes du côté francophone en ce qui concerne une réforme de la loi de financement, notamment. Alors que les négociateurs flamands souhaitent voir les Régions et communautés linguistiques obtenir une autonomie financière pour toute une série de domaines, les partis francophones invoquent notamment le principe de solidarité et souhaitent négocier aussi en parallèle sur des dossiers comme l’emploi ou les soins de santé. Quant à l’avenir de Bruxelles, il divise les partis.

Le 4 septembre, Danny Pieters (N-VA) et André Flahaut (PS) - respectivement présidents du Sénat et de la Chambre - sont nommés médiateurs par le Roi pour tenter de relancer les négociations entre les 7 partis, mais sans grand résultat. Le 8 octobre, Albert II chargeait alors Bart De Wever d’une mission de clarification, lui demandant de clarifier les positions des 7 partis négociateurs et de formuler une proposition de compromis. Cette dernière, acceptée par les quatre partis flamands comme une bonne base pour poursuivre les négociations institutionnelles, était rejetée d’emblée par les trois partis francophones PS, CDH et Ecolo, qui la jugeait trop « flamande » notamment sur le volet de la scission de l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV).

C’est dans ce contexte de méfiance entre les partis flamands et francophones, mais aussi entre certains partis flamands (notamment la N-VA et le SP.A), que Johan Vande Lanotte (SP.A, photo) se voyait chargé par le Roi d’une mission de médiation, le 21 octobre 2010. Plus précisément, le sénateur socialiste flamand était chargé de rétablir la confiance entre les 7 partis politiques, mais aussi de décider d’une manière de faire calculer - par des experts de la Banque nationale et du Bureau du Plan - les effets concrets que pourraient avoir les divers plans proposés pour une révision de la loi de financement.

Vande Lanotte rédigeait lui aussi une proposition de compromis (plusieurs fois révisée), mais qui se heurtait cette fois à des réticences de la N-VA et du CD&V, qui veulent davantage d’assurances sur une réforme de l’Etat. Le médiateur jugeait alors que la volonté de négocier n’est plus suffisante au sein des 7 partis et remettait son mandat au Roi. L’impasse politique devenait totale.

Entretemps, des voix s’élevaient pour inclure les deux partis libéraux (MR et Open VLD) dans les négociations institutionnelles. Le 2 février, le Roi (photo) nommait Didier Reynders (alors encore président du MR) informateur et lui demandait de sonder s’il reste une volonté politique de parvenir à un accord institutionnel, notamment sur le dossier BHV et le refinancement de Bruxelles, le transfert de compétences aux entités fédérées, leur financement et leur responsabilisation, et le financement dans la durée de l'Etat fédéral.

Ce mercredi, Reynders remettait un premier rapport au Roi et estimait que tous ses interlocuteurs ont exprimé une volonté réelle de négocier. L’informateur a obtenu un délai de deux semaines supplémentaires pour finaliser sa mission.

Le gouvernement en affaires courantes assure

Entretemps, la Belgique ne se porte pas si mal puisqu’elle a enregistré une croissance supérieure à la moyenne européenne, que la consommation y a augmenté et qu’elle preste bien en matière d’emploi et de budget. Le gouvernement démissionnaire d’Yves Leterme (CD&V, photo) travaille d’arrache-pied sur les dossiers qu’il peut traiter en affaires courantes et a même obtenu du Roi la mission - qui dépasse ses compétences strictes - de confectionner un budget 2011 plus économe, qui dépasse les exigences des autorités européennes, afin de calmer les marchés financiers.

Car ces autorités européennes - qui ont été promptes à reconnaître l’efficacité de la présidence belge à l’Union au deuxième semestre 2010 - font aussi de plus en plus pression sur la Belgique pour qu’elle sorte enfin de sa crise politique. Son inflation est actuellement l’une des plus élevées de la zone euro, alors que l’instabilité politique risque d’attirer les spéculateurs financiers. Des dossiers tels que le budget, l’euro, le Pacte de stabilité, la compétitivité ou la crise économique auraient besoin d’un gouvernement belge en pleins pouvoirs pour aboutir.

Au 249e jour de la crise politique, tous les partis politiques se disent farouchement opposés à l’organisation de nouvelles élections législatives. Mais aucun d’entre eux ne sait vraiment comment sortir de l’impasse. Les regards se tournent, mais sans grande conviction, vers l’informateur Didier Reynders qui a jusqu’au 1er mars pour parachever sa mission.

S’il échoue lui aussi, ce sera vraisemblablement encore au Roi Albert II à prendre une nouvelle initiative, pour tenter de limiter autant que possible dans le temps le record du monde belge de la plus longue crise politique.