“Arrêter de faire du surplace”

Les éditorialistes flamands se montrent très sombres, ce jeudi, alors que la Belgique est en passe de briser le record mondial de longévité d’une crise politique. Ils ne croient pas qu’un compromis viendra rapidement. La presse francophone continue, elle, à croire à un possible accord.

Yves Desmet, l’éditorialiste du Morgen, exprime des sentiments très mitigés à propos du record mondial que la Belgique brisera ce vendredi. D’une part, la situation est grave. En tant que membre fondateur de l’Union européenne, la Belgique est parvenue à battre l’Irak en matière de formation d’un nouveau gouvernement. Ce n’est pas un honneur. Mais d’autre part, ce record prouve aussi que notre pays a des fondations solidement ancrées. Seule une nation très saine peut survivre aussi longtemps sans gouvernement.

Le quotidien financier De Tijd craint que la santé de notre pays soit très relative. Avec son importante dette publique, la Belgique a pour l’instant échappé aux spéculateurs, mais cela ne durera pas, prédit Bart Haeck. Et alors les politiques auront le choix : soit ils décident enfin de gouverner et prennent des décisions pour apurer cette dette, soit ils laisseront les marchés financiers faire la loi.

Het Nieuwsblad est également partagé. D’un côté, Guy Fransen estime que la situation a assez duré. Il se demande ce qu’ils peuvent bien faire à la Rue de la Loi et s’ils songent parfois aux problèmes quotidiens de la population. Mais d’autre part, l’éditorialiste estime que ce pourrait être un moment unique pour travailler aux fondations d’une nouvelle maison et que grâce à celle-ci toute une série de problèmes quotidiens pourront être combattus. Il faut donc peut-être quand même patienter.

Oui, mais pas trop longtemps, estime Gazet van Antwerpen. Les négociateurs ne peuvent continuer à faire du surplace. Un cinquième de la législature sera bientôt passé et il ne s’est rien passé. Lorsque la démocratie est bloquée, il ne reste selon Paul Geudens qu’une seule solution démocratique : des élections.

Het Belang van Limburg tente deux explications pour la durée de la crise. La principale serait, selon Eric Donckier, que la Belgique n’est déjà plus un pays mais un nom collectif pour deux pays, avec Bruxelles comme capitale commune. Essayez alors de former un gouvernement fédéral ! L’autre raison serait qu’il n’y a pas de sentiment d’urgence : notre économie se porte mieux, nous avons un gouvernement en affaires courantes, mais aussi des gouvernements régionaux et un appareil d’Etat qui continue à fonctionner. Mais il faudra bien faire quelque chose, sans quoi nous serons placés sous curatelle de l’Europe.

Peut-être devons-nous transformer le record de ce jeudi en une fête, une sorte de Carnaval, estime Karel Verhoeven dans De Standaard. Champion du monde de l’impasse politique : montrons à la presse internationale que nous pouvons transformer notre honte en fierté. Peut-être que cette approche contribuera à livrer une solution. Un peu de Carnaval nous permettra de reprendre la mesure de la réalité. Après tout, nous avons encore toujours de l’eau courante et les trains ont encore le même retard que l’an dernier. Quel est notre problème ?

"Ce record nous concerne tous"

La presse belge francophone commente évidemment aussi le triste record, estimant que le pessimisme et la méfiance n’ont jamais été aussi prononcés, mais qu’un accord semble cependant encore possible.

Pour Béatrice Delvaux, dans Le Soir, la méfiance et le pessimisme n’ont jamais été aussi grands que maintenant, et cela alors que les enjeux sont essentiels et que l’on touche aux fondations du pays. Ni les grognements de la population, ni la dépression dans laquelle se sont enfoncés des politiques, électeurs, journalistes et d’autres dégoutés de cet emprisonnement mental n’ont mené les négociateurs à la raison. Le Soir ne veut cependant pas laisser tomber les bras, « pas encore, parce que nous pensons qu’un accord est encore possible ».

« Le pays entier est pris en otage par le jeu stratégique de quelques responsables politiques », commente Christian Carpentier dans La Dernière Heure pour résumer les 249 jours passés. La situation en est devenue surréaliste, puisque personne ne semble encore savoir ce qu’il veut réellement. Pour Carpentier, une grande partie de la responsabilité de l’impasse incombe à Bart De Wever (N-VA). L’éditorialiste est cependant aussi alarmé par le fait que les francophones ne semblent pas comprendre le sérieux de la situation.

« Les Belges voient leur pays s’enfoncer dans des sables mouvants, comme si cela ne leur faisait rien », constate Christophe De Caevel dans l’Echo. « Mais ce record nous concerne pourtant ». De nouvelles élections reviendraient à reconnaitre l’impuissance de notre système politique. Qu’attendent les partis (flamands), se demande l’éditorialiste. « L’ouverture institutionnelle de la part des francophones n’a jamais été aussi grande. Hélas, seuls deux petits partis, le SP.A et Groen !, l’ont acceptée en tendant la main. Les autres doutent, paralysés par le pouvoir nationaliste ». Pour De Caevel, il est grand temps que les partis flamands se détachent de la N-VA et qu’ils osent défendre un compromis équilibré.

La Libre Belgique souligne qu’il existe dans les entités fédérées des gouvernements en plein exercice qui gèrent de très gros « paquets » de compétences, ce qui réduit fortement l’inconvénient d’une vacance de pouvoir, « même si, évidemment, la situation ne peut se prolonger éternellement. Car les marchés ne se contentent pas du vide actuel et veulent qu’un vrai gouvernement prépare des réformes structurelles ».