Kandinsky : de la tradition russe à la modernité

Cent ans après que l’artiste russe Wassily Kandinsky (Moscou 1866 - Neuilly-sur-Seine 1944) ait exposé à la Galerie Georges Giroux à Bruxelles, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique accueillent jusqu’au 30 juin une exposition-événement sur celui que l’on qualifie de "père de l’art abstrait". Ce juriste et économiste, qui avait étudié la musique dans son enfance, se mit à la peinture à 30 ans et réalisa en 1911 un "Tableau avec cercle", considéré comme la première œuvre abstraite de l’histoire. Celui qui fut influencé par l’art populaire russe bouleversa ainsi la conception même de l’art. L’exposition est organisée avec le concours de prestigieux musées russes et de collections privées.

"Lorsque Wassily Kandinsky exposa en mai 1913 à la Galerie Georges Giroux - un haut lieu de la culture bruxelloise à l’époque, qui a aujourd’hui disparu -, l’incompréhension fut totale. L’exposition fut accueillie dans une complète indifférence, elle fit même scandale, et aucune toile ne fut vendue. La Belgique n’était alors pas prête à une révolution picturale", expliquait tout récemment Michel Draguet (photo), directeur général des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique et commissaire de l’exposition "Kandinsky & Russia".

Un siècle plus tard, la grande exposition à Bruxelles fait au contraire figure d’événement, parce qu’elle rassemble une cinquantaine d’œuvres très colorées de ce peintre majeur du 20e siècle - qui évolua entre Munich et Paris, en passant par Moscou et Berlin, et fonda l’art abstrait sans renier son héritage russe -, mais aussi des dizaines de toiles d’artistes qui l’ont précédé et lui ont succédé, y compris de Belges tels que Pierre Alechinsky, Louis Van Lint ou Serge Vandercam.

Le Musée bruxellois - qui prouve par cette exposition combien ses collections sont riches - a bénéficié de la collaboration du Musée russe de Saint-Pétersbourg, mais aussi de plusieurs autres musées russes, du Centre Pompidou de Paris et de collections privées. Il a travaillé avec l’organisation Brussels Major Events Exhibitions, avec laquelle il développe des activités culturelles de haut niveau.

Parcours de 1901 à 1922

En parcourant deux décennies cruciales de la carrière de Wassily Kandinsky, l’exposition bruxelloise vise aussi à replacer dans son contexte russe le bouleversement artistique engendré par ce peintre. Celui qui est né en 1866 à Moscou d’un père d’ascendance mongole et d’une mère moscovite fut en effet très influencé par la musique d’une part, mais aussi surtout par l’art des icônes et la culture populaire de son pays, ainsi que par les avant-gardes qui fleurissaient en Russie dès 1907. Elle montre donc aussi des œuvres d’artistes comme Mikhail Larionov, Natalia Gontcharova (photo: "Le blanchiment du lin" 1908) ou Kazimir Malévitch, qui se sont inspirés des traditions populaires.

L’exposition suit la biographie de Kandinsky. Après avoir étudié le droit et l’économie politique à Moscou, cet homme de grande culture se rendit en 1889 dans la province septentrionale de Vologda - pour y étudier les coutumes relatives au droit paysan - et alors qu’il se trouvait dans une maison paysanne en bois colorée (isba), il eut l’impression de redécouvrir l’art de l’intérieur. Une expérience déterminante pour lui, qui donna naissance à sa peinture colorée mêlant mythe et féérie, expérience sensorielle pure et observation, littérature, musique et spiritualité. L’exposition propose d’ailleurs la reconstitution d’une isba, très épurée, ainsi que des icônes russes.

Entre 1901 et 1922, la peinture de Wassily Kandinsky évolua de l’expressionnisme au surréalisme, toujours très colorée (il a développé toute une théorie des couleurs), au fil de ses séjours (plus ou moins longs) à Munich, Moscou, Berlin et Paris. On peut ainsi admirer dans l’exposition ses petits tableaux du début des années 1900, expressionnistes, comme "L’église rouge" ou "Rivière en automne", puis ses "Improvisations" et "Compositions" à l’huile des années 1909/10. S’inspirant du langage musical, Kandinsky qualifiait d’improvisation ses œuvres spontanées et de composition ses toiles nettement plus travaillées.

En 1911, le peintre russe (qui devint par la suite allemand puis français) réalisa sa première peinture à l’huile complètement abstraite, intitulée "Tableau avec un cercle" (photo). Une première mondiale. Mais il ne se détacha jamais complètement de l’art populaire russe et peignit la même année "Saint Georges II" (photo avec Michel Draguet), une œuvre abstraite inspirée d’icônes russes (l’une d’entre elle côtoie d’ailleurs la toile dans l’exposition).

Progressivement, les peintures de Kandinsky contiendront toujours davantage de cercles et de pointes, de formes géométriques (milieu et fin des années 1910), ce qui ne l’empêche pas de revenir régulièrement à une inspiration plus populaire.

Son attachement à la musique est également illustré dans l’exposition "Kandinsky & Russia" par la présence d’une série d’instruments populaires russes - une balalaïka de Saint-Pétersbourg, un tambour tümir et des accordéons chromatique provenant de la riche collection du Musée des instruments de musique de Bruxelles -, par des toiles portant des titres tels que "Fugue" (1914) et une salle comprenant plusieurs huiles sur carton du peintre et compositeur autrichien Arnold Schönberg (1874-1951). Autant de facettes qui enrichissent cette remarquable exposition.

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Clin d’œil belge

Génie aux multiples facettes, Kandinsky a laissé plus de 2.500 peintures, gouaches et aquarelles, ainsi que des gravures, poèmes, pièces de théâtre, essais philosophiques et ouvrages théoriques. Un échantillon très représentatif a pu en être exposé à Bruxelles.
La dernière salle de l’exposition porte sur la période allant de 1913 à 1923, avec pour titre "Kandinsky & Belgium". Une période qui se situe entre l’exposition du peintre russe à Bruxelles et le moment où il est appelé à enseigner au Bauhaus de Weimar, juste avant de fonder avec Klee, Feininger et Jawlensky le groupe Les Quatre Bleus.

Cette salle comprend cependant des œuvres d’artistes belges, qui ont été influencés par Kandinsky. Comme des tableaux du Bruxellois Pierre Alechinsky - "Le vert naissant", "Parfois c’est l’inverse" ou des dessins à l’encre de Chine -, du Bruxellois Louis Van Lint ("Sauvagerie automnale"), de Serge Vandercam ("Le pendu") ou du poète et peintre namurois Henri Michaux ("La Bataille des éperons d’or").

L’exposition "Kandinsky & Russia" est à voir jusqu’au 30 juin 2013 au Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, 3 rue de la Régence à 1000 Bruxelles.

Elle est ouverte du mardi au dimanche de 10h à 18h30 (jusqu’à 20h le mercredi). Elle sera fermée le 1er mai.

Des visites guidées sont organisées tous les samedis à 14h30 et 16h30, tandis que les dimanches à 14h30 des ateliers créatifs sont proposés aux enfants. Pour la première fois aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, un audioguide a été réalisé tout spécialement pour les enfants âgés de 6 à 12 ans, en français et en néerlandais !