Nina Verhaeghe, Flamande de service

A deux mois des élections, le service public flamand VRT a envoyé une journaliste de l’autre côté de la frontière linguistique pour y réaliser divers reportages radio et télé sur la Wallonie. Sous la bannière "Flamand de service", Nina Verhaeghe rédige également pour le site Deredactie.be des billets d’humeur sur son expérience dans le sud du pays. En voici quelques extraits, traduits en français pour Flandreinfo.be.

Cela fait une semaine que j’ai perdu le Nord. Vous savez ce que c’est, simultanément changer partiellement de job et aller vivre de l’autre côté de la frontière linguistique. Non, évidemment non. Je ne peux moi-même pas le décrire. Mais je vais tenter.

En tant que journaliste radio, je travaille maintenant aussi en partie pour la télé. C’est un peu comme si vous roulez depuis toujours dans une petite voiture citadine et que soudainement il vous faut conduire un autobus.

La durée de mon séjour à Namur (six semaines) est trop longue pour loger à l'hôtel. Je loue donc un appartement meublé dans le quartier de l’université, pas loin de la gare.

Un bisou ou pas ?

Quand je prends mon téléphone pour appeler quelqu’un, j’hésite toujours un instant avant de savoir en quelle langue je vais devoir m’exprimer.

Lorsque je dois saluer des gens que je connais vaguement, je ne sais jamais si je dois les embrasser ou non. Les Francophones se font la bise pour se dire bonjour. S’ils n’y réfléchissent pas trop, ils embrassent tout le monde. S’ils connaissent un peu la Flandre, ils savent que nous ne faisons pas ça, et ils tendront la main.

Mais que font-ils d’un cas frontalier comme moi : temporairement "d’ici", une Flamande, mais qui connait les habitudes francophones. Ça se complique. Et pour moi aussi. Nous essayons alors chacun de notre côté de s’en sortir au mieux. Et régulièrement, cela passe d’une joue tendue à une poignée de main, ou le contraire. Je ne suis pas encore vraiment d’ici.

Pas "tellement bien"

D’autres choses me paraissent étranges. Afin de ne pas perdre le lien avec mon lointain foyer, je regarde tout de même, quand j’ai le temps, les chaînes flamandes. Car les chaînes francophones n’ont pas grand-chose à offrir une fois les nouvelles terminées. Et là je me rends compte que mentalement, je suis totalement en Flandre, car je regarde étrangement l’écran de ma télé à chaque fois qu’elle communique avec moi en français. C’est que je suis abonnée au câble wallon, chez Voo.

Vous savez, la société au slogan "Vous êtes tellement bien chez vous". Mais à deux reprises déjà, je n’étais pas "tellement bien chez Voo", car par deux fois, je me suis retrouvée sans aucune connexion au réseau. Avez-vous déjà essayé d’expliquer un problème technique dans une autre langue ?

La nervosité augmente des deux côtés de la ligne téléphonique. Je constatais de leur part un accent liégeois prononcé. Eux entendaient de mon côté un accent d’ailleurs, et pensaient sans doute que je comprenais à peine le français. Alors que je ne comprends tout simplement pas grand-chose à la technique. La conversation s’est terminée sur un "Calmez-vous madame !". Je les ai remerciés pour le temps perdu.

Vous ne voulez pas savoir quelles genres d’insultes vous sortent de la bouche en français. Certes, moins variées qu’en néerlandais, mais quand même.

"Ne jetons pas de l’huile sur le feu"

Cet état d’énervement était sans doute lié à moi. Je dois m’habituer au fait qu'ici, tout se passe dans une ambiance bon enfant. J’hésite entre mon impatience flamande ("mais où est mon café ?!") et ma sincère sympathie pour des gens très serviables par rapport au Flamand pressé.

Je me demande d’ailleurs s’il y a quelques années, lorsque la crise communautaire était à son paroxysme, il ne m’aurait pas été plus difficile d’établir le contact. J’en ai discuté avec une Flamande qui travaille ici à Namur. Elle m’a expliqué qu’elle avait alors eu le sentiment que tout était incroyablement sensible, et que la tension était réelle. Maintenant, les deux communautés ont adopté un comportement de prudence. "Ne jetons pas de l’huile sur le feu".

J’ai pu moi-même en faire l’expérience. Il y a une certaine retenue sur les questions communautaires. Mis à part ce soir-là, lors d’une visite chez "mon" kinésiste à Namur. Il m’a soudainement posé la question : "Dites-moi, que pensez-vous de la Wallonie et de la politique ici?".

Vous devez le savoir : il tenait mon épaule douloureuse entre les mains. Mais quid de la liberté d’expression ? J’ai nuancé ma réponse. Bingo. J’ai toujours mal à l’épaule, mais déjà un peu moins. Peut-être que tout ira bien ici.