Elio et Bart sont dans un bateau

Flandreinfo publie ce mercredi le premier d'une série de trois blogs sur les élections du 25 mai prochain. Pour les européennes, nous publierons un texte d'Anne Blanpain, journaliste à la RTBF. Pour la Flandre, c'est Martin Buxant de L'Echo qui s'en est chargé. Et en ce qui concerne les élections fédérales, nous vous proposons un texte de Luc Delfosse, ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien Le Soir.

La campagne électorale, cette courte respiration entre deux crises et l’accouchement au forceps des gouvernements, est au fond le moment en apparence le plus "noble" de la politique : celui de l’affrontement des idées dans un soudain élan de liberté débridé. Chaque parti, frappé d’amnésie, fait le coq, gonfle ses plumes, fait briller ses couleurs, exhibe ses ergots au soleil, oublieux des alliances, des accommodements et des couleuvres qu’il a avalées et fait avaler, se comporte comme si, dès le lendemain, il allait gouverner seul et rependre le bonheur dans chaque foyer.

Or patatras ! dans un système comme le nôtre où la proportionnelle presque pure tient toujours lieu de bible démocratique, dès la nuit du vote, s’engagent les tractations les plus âpres, les plus violentes, les plus sordides, qui au bout de quelques (centaines de) jours, débouchent sur un compromis forcément boiteux, une feuille minimale de route. Les ennemis viscéraux d’hier se serrent la pince, heureux simplement "d’y être arrivés une fois encore", unis par le plus grand commun diviseur. Et vogue la galère pour cinq ans, le nez sur les vagues et non sur le cap ou le rivage à atteindre en commun. Le rapport de force qui est le viatique de la politique, a repris ses droits.

Mais quel sera justement ce rapport au soir du 25 mai ?

Bien sûr, à force de cynisme, d’arbitrages de boutiquiers, de donnant-donnant bref de petits arrangements entre vrais faux ennemis pendant des décennies, certains citoyens finissent par se lasser et filent de gauche comme de droite vers d’autres horizons qu’ils jugent plus excitants, plus "frais", plus "purs". Cette tendance au vote de protestation n’a manifestement jamais été aussi forte du côté francophone tout au moins depuis vingt ans et il y a gros à parier que deux ou trois formations d’extrême gauche ou de la droite la plus radicale feront leur entrée au Parlements wallon, bruxellois et fédéral.

Cette menace pour marginale qu’elle soit, amène naturellement les grands vieux partis à hausser très hargneusement le ton forçant par exemple Paul Magnette, le président désigné du PS à "bolchéviser" à la limite de la parodie son discours tout en louant la Belgique et son roi; ou Didier Reynders, "l’autre président" du MR, à sombrer dans l’imprécation sordide avant de se rétracter.

Mais l’unique, la seule grande question électorale de ce côté-ci de la frontière linguistique est: le PS combien de divisions au soir du 25 mai face au présumé rouleau compresseur N-VA?

Sur le "front intérieur", le Boulevard de l’Empereur est assurément dans le même état de fébrilité que lors des régionales de 2009 quand les sondages prédisaient une Berezina socialiste. Le président Di Rupo avait alors sonné le tocsin et c’est tout ce qu’on appelait naguère "l’action commune" (parti, syndicat et mutuelle) qui s’était mobilisée, des cadres supérieurs (Demelenne, Labille….) aux plus obscurs des militants locaux, pour reconquérir (ou ne pas perdre) des milliers de voix. Du coup la déroute avait été évitée de justesse. On verra dans quelques jours si le "coup" de 2009 sera renouvelé. Car en tout état de cause, cinq ans plus tard, la fronde de l’électorat francophone de gauche semble autrement plus débridée. Circonstance aggravante, les déçus du PS savent cette fois où se loger. A commencer par le PTB qui, en quelques mois, s’est posé un peu là en alternative à ce qu’il appelle la "compromission" des sociaux-démocrates.

Sur le "front extérieur", dans ce contexte lourdement angoissé et chahuté, le parti socialiste a pourtant reçu le soutien massif d’un allié objectif. Il s’appelle… Bart De Wever. En traitant le PS comme un pestiféré, en lui offrant en retour un ennemi idéal, cet homme, ses lieutenants et leurs litanies de lourdes provocations, vont probablement sauver par pure réaction communautaire, la tête de trois ou quatre députés de l’ex-parti à la rose. On notera au passage que, sur ce terrain, la situation du PS est infiniment plus confortable que celle du MR qui, pour le coup, a été contraint de tenir un discours ambigu, donnant l’impression dans un premier temps qu’un gouvernement "d’urgence" socio-économique avec la N-VA était envisageable avant - mais un peu tard sans doute - de se rétracter.

Il ne faut donc pas être grand clerc pour comprendre que les derniers jours de la campagne seront marqués par une exacerbation du discours des élites socialistes qui auront beau jeu de manier à outrance la carte de la valeur refuge contre la théorie des "deux démocraties incompatibles" de la N-VA . De scander que leur parti est "le seul rempart" contre les "forces obscures" du Nord. Comprenez ces populistes qui entendent casser le merveilleux système du bouclier social "conquis de haute lutte par nos pères", jusqu’à suggérer, par exemple, aux sans emplois malgré eux de vendre leurs maigres biens avant de prétendre aux allocations de survie.

Et nous voilà revenu à notre point de départ : le rapport de forces et rien que le rapport de force. En cela, le 25 mai 2014, malgré son lot inhérent de surprises, a toutes les chances de rester dans les annales avec une bipolarisation très théâtralisée du paysage politique à côté de laquelle les antagonismes entre le PS et le CVP, ces amants maudits d’antan, n’étaient que babioles et amusettes. Et puisqu’il est, parait-il, avéré, juré et entendu que l’un des deux "champions" restera sur la touche puisqu’il n’est pas question de marier l’eau et le feu, cette première méga élection pourrait engendrer des frustrations définitivement mortifères pour cet étrange royaume où "les gens" jurent dans les sondages qu’ils s’admirent et se respectent par delà les langues et la culture et votent pour des partis qui prospèrent sur la détestation et le rejet de l’autre.

 

Luc Delfosse,
Ancien rédacteur en chef adjoint du Soir, éditorialiste, auteur.