Une "presque campagne" européenne

Flandreinfo.be publie une série de trois blogs sur les élections du 25 mai prochain. Pour les européennes, nous publions ce jeudi un texte d'Anne Blanpain (photo), journaliste à la RTBF radio et spécialisée dans l'information européenne. Pour la Flandre, c'est Martin Buxant de L'Echo qui s'en chargera. En ce qui concerne les élections fédérales, nous vous proposons aussi déjà un texte de Luc Delfosse, ancien rédacteur en chef adjoint du quotidien Le Soir.

Cette campagne pour les élections européennes, c’est un peu le brouillon de celle qui se déroulera dans 5 ans. Une campagne imparfaite, dont on sent bien pourtant le potentiel.

Traditionnellement, le scrutin européen c’est celui que l’on oublie : la campagne est généralement terne, diffuse. Et d’autant plus en Belgique, où le vote européen tombe systématiquement en même temps qu’un autre scrutin, fédéral et/ou régional.

Mais cette année, on assiste à une miette de début de commencement de campagne européenne. Grâce au Traité de Lisbonne et à l’interprétation du Parlement européen. Le Traité prévoit que le président de la Commission européenne est désigné par les dirigeants européens, en tenant compte du résultat des élections.

Les grands groupes politiques se sont donc choisi un candidat, et estiment que la famille qui gagnera les élections verra son candidat quasi-automatiquement accéder au poste de président de la Commission (plusieurs capitales, elles, refusent de se sentir liées par le nom des candidats, et acceptent juste de choisir le président au sein de la famille qui gagnera les élections). Cinq candidats se disputent donc la tête de la Commission, mais comme ils sont souvent peu connus en dehors de leur pays d’origine, les voilà donc en campagne à travers l’Union.

Ça reste très classique : une visite de ferme allemande pour l’un, une balade à vélo en Pologne pour l’autre, une rencontre avec des fermiers espagnols pour le troisième, ou un séjour en Italie pour le quatrième. Et ce n’est pas la seule preuve des limites de cette première vraie campagne européenne.

Une campagne flottante

D’abord, elle a commencé fort tard et les visites dans les différents états membres ressemblent parfois à des sauts de puce, les candidats qui passent en coup de vent.

Bien sûr, des débats sont organisés par les candidats ou entre les candidats, mais ils sont bien souvent uniquement en anglais, organisés par des chaînes européennes, filmés dans des lieux impersonnels, comme si l’Europe flottait toujours au-dessus des états, au-dessus des télévisions nationales. 

Des débats un peu fades : les candidats doivent en même temps attirer les citoyens, les convaincre qu’ils sont le meilleur mais sans heurter la susceptibilité de l’un ou l’autre dirigeant européen, parce qu’au final, pour le moment, les dirigeants ont toute latitude pour rejeter les 5 candidats annoncés et en choisir un autre, pas déclaré. Les 28 devront alors faire face à la colère des députés européens mais, on peut le regretter, le Parlement européen a souvent prouvé qu’un chien qui aboie beaucoup n’est pas un chien qui mord.

Autre limite, très visible : on explique aux électeurs belges par exemple que s’ils veulent tel président de la Commission, ils doivent voter pour tel parti belge. Que s’ils votent pour tel parti belge, ils soutiendront tel candidat à la présidence de la Commission européenne. Mais y a-t-il un parti politique belge qui ose mettre sur la même affiche ses candidats belges et le candidat qu’il soutient au poste de président de la Commission ? L’élection européenne reste une juxtaposition de 28 scrutins nationaux.

Juste président de la Commission européenne

Enfin, dernier petit malaise face à cette campagne inédite : les candidats présidents le savent, ils concourent pour la présidence de la Commission européenne. Pas pour la présidence de l’Union, de l’Europe ou du monde.

Bien sûr, un président de la Commission persuadé qu’il faut une harmonisation fiscale et prêt à se battre pour ce projet aura toujours un peu plus de chances d’y arriver (même si c’est un dossier impossible depuis des dizaines d’années) qu’un président qui n’y croit pas et qui répète sans arrêt "Cela ne sert à rien que je le propose, les états n’en veulent pas".

Mais, le risque de cette campagne telle qu’elle est menée c’est de créer des attentes au niveau des citoyens. Qu’un candidat explique qu’il veut une Europe plus sociale ne veut pas dire grand-chose, mais chaque électeur qui l’écoute entendra ce qu’il veut bien entendre. Or, on le sait, la Commission européenne a un rôle non négligeable d’initiative, c’est elle qui met sur la table les propositions de législation. Elle a un rôle tout aussi fondamental de moteur dans les discussions, elle peut relancer les dossiers qui dorment ou les enterrer à tout jamais.

Mais elle ne peut pas décider, ce sont les états membres seuls (pour ce qui est de l’harmonisation fiscale) ou avec les eurodéputés (pour la grande majorité des autres dossiers) qui décident. Le risque c’est donc de transformer cette première campagne vraiment européenne en une sorte de campagne présidentielle à l’américaine, une campagne qui ne pourra que susciter des déceptions ensuite.

L’essai à transformer

Alors pourquoi se réjouir d’une telle ébauche de campagne européenne ? Parce que même si c’est imparfait, le poste de président de la Commission s’incarne tout doucement.

Parce que d’habitude, les candidats à ce poste se gardent bien de le dire, tout en travaillant discrètement non pas sur le terrain, non pas en allant à la rencontre des Européens mais en arpentant les couloirs des salons du pouvoir à Berlin, à Londres ou à Paris. Parce que d’habitude, le candidat ne juge pas utile de rencontrer, ni avant, ni après, les citoyens européens.

Alors oui, la campagne reste très diffuse, un peu terne, et les citoyens ne se l’approprient pas encore. Mais au moins cette campagne, même imparfaite, existe. On peut espérer qu’elle ait donné aux candidats, aux équipes de campagne de ces candidats, de leur parti l’envie d’aller à la rencontre des électeurs européens, en dehors de leur pays d’origine. Il reste 5 ans aux futurs candidats pour se préparer à la prochaine campagne, pour la faire vivre, la sortir davantage des salons bruxellois, pour mieux l’encadrer aussi (les différences de campagne entre les démocrates-chrétiens et les verts n’ont d’égale que les différences de moyens financiers entre les deux groupes).

 

Anne Blanpain

Journaliste à la RTBF radio, spécialiste de l'information européenne