De Damas à Langemark: un archéologue syrien dans les champs de bataille flamands

Dans la boue et la brume, non loin des anciennes tranchées de la Grande Guerre, une équipe d’archéologues entame sa dernière semaine de travail. Au sein du groupe, on retrouve un Syrien. Loin du conflit qui détruit son pays, Adonis Wardeh creuse le sol du Westhoek à la recherche des vestiges de 14-18.

Munis de bottes et de casques de protection, Adonis Wardeh et une trentaine de collègues travaillent depuis plusieurs mois d’arrache-pied sur les Flanders Fields, entre Houthulst et Langemark. Le long de l’ancien front, Fluxys (gestionnaire de l’infrastructure de transport en gaz naturel) installe une nouvelle conduite de gaz. L’entreprise leur a donné pour tâche d’examiner et de déminer le sol.

Tout au long de leurs recherches, les archéologues ont déterré de remarquables objets qui témoignent du pénible sort infligé aux soldats de la Grande Guerre. Cratères de bombes, lignes de communication, insignes : tant d’éléments qu’il n’est pas habituel de trouver. Surtout pour un archéologue venu de Syrie, un pays où l’on découvre traditionnellement les vestiges d’une civilisation vieille de plus de 5.000 ans. Dans cette région, de multiples peuples ont laissé d’importantes traces historiques. Parmi eux, on compte notamment les Amorites, les Hittites, les Assyriens, les Babyloniens ou encore les Araméens. Sans parler les Romains, des premiers chrétiens, des Croisés et des Ottomans.

Pas étonnant donc qu’Adonis Wardeh ait voulu devenir archéologue. "Avant le début de la guerre en Syrie, il y avait constamment des équipes provenant du monde entier, et surtout d’Europe", raconte-t-il. "Dans nos universités, les études en archéologie restent très théoriques. Ici, on peut faire des stages durant la formation. Mais en Syrie, il faut frapper à la porte des équipes internationales, et travailler bénévolement, si on veut avoir la chance de rejoindre le terrain".

Si cette situation n’a pas facilité la vie des archéologues syriens avant la guerre, elle a permis à un grand nombre d’entre eux de quitter le pays pour fuir le conflit. "Ils ont pu partir vers l’Europe grâce aux contacts qu’ils avaient établi avec les équipes européennes de recherche", explique-t-il encore.

Direction le nord

Adonis, lui, a quitté la Syrie avant le début du conflit. En 2010, il a pu rejoindre une équipe d’archéologues en Espagne grâce à un visa de travail. Mais suite à la crise économique, les possibilités d’emploi se sont fortement réduites. Après quelques visites rendues à des amis Syriens à Gand, l’archéologue décide de partir pour le nord de l’Europe. "La ville me plaît bien, le climat un peu moins. Par ailleurs, le néerlandais est bien plus difficile que l’espagnol", commente-t-il.

Il y a un an, Adonis Wardeh a été engagé au sein de l’entreprise d’archéologie BAAC Vlaanderen. C’est ainsi qu’il se retrouve aujourd’hui à travailler dans la gadoue du Westhoek. Pas évident pour un archéologue passionné par l’époque des premières agricultures, 6000 ans avant Jésus Christ.

"En Syrie, nous ne creusons jamais avec une machine. C’est interdit, car on risque de briser des découvertes antiques. On a à peine le droit d’utiliser une pelle", raconte-t-il. "Ici, j’ai appris à travailler de façon totalement différente et à manier de nouveaux programmes informatiques. Au niveau technique, les archéologues belges sont bien plus avancés".

Dans les coulisses de la Grande Guerre

Cette nouvelle expérience a permis à Adonis Wardeh d’en apprendre plus sur ce qui s’est joué en Belgique en 14-18. "Les objets ne datant que d’une centaine d’années sont, eux-aussi, beaux et intéressants", témoigne-t-il. "J’apprends par ailleurs une autre histoire. J’avais évidemment entendu parlé de la Première Guerre mondiale, mais je ne savais pas qu’elle s’était déroulée ici. Depuis, j’ai lu énormément de choses sur le sujet".

"Je suis naturellement touché de découvrir les traces d’une guerre, alors qu’au même moment, une autre guerre fait rage dans mon propre pays. Aujourd’hui, tout le monde parle des réfugiés syriens, mais il y a cent ans, c’étaient les gens de Langemark et Poelkapelle qui devaient quitté leur foyer et leur pays", souligne l’archéologue.

"Beaucoup de gens ne veulent pas partir, mais ils n’ont pas d’autre choix. Mon plus jeune frère a quitté le pays il y a quelques mois. Il a 21 ans. S’il était resté en Syrie, il aurait été appelé à joindre l’armée, et aurait été immédiatement envoyé sur la ligne de front", explique Adonis Wardeh.

"Je me demande souvent ce qui est arrivé à mon site historique préféré, Tell Halula. Il se situe sous le gouvernorat de Raqqa et a été durant un an dans les mains de l’Etat islamique. Qu’en est-il advenu ? Et que sont devenus les hommes et les femmes qui y effectuaient des recherches ?". Adonis devra sans doute encore attendre un moment avant d’avoir une réponse à ses questions.

Ce vendredi 17 juin, Adonis Wardeh et quatre de ses collègues syriens seront réunis à Gand dans le cadre de l’évènement "De Alep à Langemark – discussion avec des archéologues syriens en Belgique".