Mais où sont passés les enfants des collabos francophones de la Seconde Guerre ?

Après 12 années de travail, l’historien de l’Université de Gand, Koen Aerts, vient de sortir un livre intitulé "Les enfants de la répression". L’ouvrage relate cette période de l’après-guerre durant laquelle les enfants et les proches des collaborateurs au régime nazi ont été, eux aussi, sanctionnés pour le choix et les actes commis par leurs parents. Koen Aerts aimerait désormais poursuivre son travail académique en menant une étude similaire côté francophone. C’était toutefois sans compter sur l’omerta qui règne à Bruxelles et au sud du pays. 

Dans le cadre du travail de l’historien, la VRT avait réalisé l’an dernier une série documentaire intitulée "Les enfants de la collaboration". En Belgique, entre 300.000 et 400.000 personnes subissent aujourd’hui encore les conséquences des actes et des choix de leurs parents ou grands-parents. L’ouvrage "Les enfants de la répression" rassemble une centaine de témoignages variés, et les place dans un contexte historique assidûment documenté. 

Le livre est ainsi consacré aux enfants et non aux collaborateurs mêmes. "Les enfants sont, par définition, innocents, et ne sont pas responsables des actes commis par leurs parents", rappelle l'historien. 

Une histoire personnelle

C’est un passé familial qui a mené Koen Aerts à approfondir le sujet. "Ma grand-mère a été une résistante reconnue par l’Etat belge. Son histoire m’a influencé et a accru mon intérêt pour la Seconde Guerre mondiale. En tant qu’étudiant à l’Université de Gand, j’ai écrit mon mémoire sur les condamnations à mort d’après-guerre. A travers cette recherche, j’ai aussi voulu en savoir plus sur les personnes responsables de trahison", explique l’historien. 

De nombreux enfants ont été punis en même temps que leurs parents, via des méthodes juridiques qui n’étaient pas au point.

Koen Aerts, historien à l'UGent

"J’ai ainsi étudié comment l’Etat belge, la société et la politique ont géré la problématique des enfants de la collaboration", poursuit Koen Aerts. Plusieurs conclusions ont pu être tirées : "Il s’est avéré que l’Etat belge a été passif, et n’est pas intervenu activement dans le sort de ces enfants. Nombre d’entre eux ont été punis en même temps que leurs parents, via des méthodes juridiques qui n’étaient pas au point. L’Etat n’a pas pour autant réagi", souligne-t-il.

Renforcement du nationalisme flamand

"L’autre conclusion que j’ai pu tirer est que la société belge, comme dans d’autres pays, a fortement stigmatisé les enfants des collaborateurs. Cela a créé une dynamique de politisation. En Flandre, les personnes concernées se sont dès lors rassemblées et enfermées dans des sous-cultures alimentées par un sentiment de revanche contre l’Etat belge", explique Koen Aerts. Une situation qui a, selon lui, renforcé le nationalisme flamand. 

Une répression plus dure côté francophone

A travers son ouvrage, l’historien déconstruit aussi certaines idées reçues sur la période de répression. "L’un des mythes au nord du pays consiste à croire qu’on a plus sévèrement puni les Flamands que les Wallons, alors que c’est exactement l’inverse. Quand on voit les peines qui ont été infligées, on constate que la peine de mort ou la réclusion à perpétuité ont bien plus souvent été de mise côté francophone. Le nombre de collaborateurs était toutefois bien plus élevé en Flandre. Il y a donc évidemment eu plus de sanctions au nord du pays", précise Koen Aerts. 

Appel à témoin

Koen Aerts aimerait désormais effectuer à un travail similaire côté francophone. Mais sa nouvelle mission n’est pas sans obstacle : "J’éprouve d’énormes difficultés à trouver des témoignages, car contrairement à la Flandre, il existe un énorme tabou sociétal sur le sujet", constate-t-il. "L’omerta qui règne en Wallonie est remarquable, alors qu’elle est totalement inexistante en Flandre", ajoute Koen Aerts.

D’après l’historien, ce phénomène serait notamment la conséquence d’une différence idéologique entre le nord et le sud du pays. "La situation est fortement liée à la politisation du nationalisme flamand qui, après la Seconde Guerre, a légitimé l’histoire de la collaboration dans la mémoire collective de cette partie du pays", explique-t-il encore. 

L’omerta qui règne en Wallonie est remarquable, alors qu’elle est totalement inexistante en Flandre

Koen Aerts, historien à l'UGent

Il y a un an, Koen Aerts présentait à la Foire du livre de Bruxelles un autre ouvrage, traduit en français, et intitulé "Papy était-il un nazi ?". L’intérêt pour ce pan de l’histoire semblait alors pourtant bien réel: "Les personnes présentes m’ont interpellé pour me dire qu’il était absolument nécessaire de développer une série de documentation du côté francophone aussi. Aujourd’hui, on a tendance à se taire, alors qu’il y a des histoires familiales qui sont très révélatrices, et qui pourraient être utiles pour apprendre comment ce genre d’évènements historiques peut profondément marquer la société".

Koen Aerts (photo ci-dessous) saisit donc l’occasion pour relancer un appel : " nous cherchons encore, dans le cadre de notre projet fédéral TRANSMEMO, des enfants, des petits enfants ou des proches qui ont une histoire familiale de collaboration en Belgique francophone". Le projet de l’historien garantit un anonymat absolu à tous les participants.