Laurie Dieffembacq

"Enfants de collabos ou de djihadistes, tous sont innocents et ont subi le choix de leurs parents"

Le 12 septembre dernier, la Cour d’Appel de Bruxelles a décidé que l’Etat belge n’était pas obligé de rapatrier des enfants de combattants belges de l’organisation terroriste Etat islamique (EI). Aux yeux de l’historien de l’Université de Gand (UGent), Koen Aerts, cette décision pourrait avoir des effets contreproductifs, et alimenter le radicalisme de ces jeunes, tout comme la passivité des autorités belges a pu renforcer les sentiments revanchards des enfants de collaborateurs, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. 

Koen Aerts a publié début octobre un livre intitulé "Les enfants de la répression". L’ouvrage relate cette période de l’après-guerre durant laquelle les enfants des collaborateurs flamands au régime nazi ont, eux aussi, été sanctionnés pour le choix et les actes commis par leurs parents. D’après l’historien, la société belge avait alors fortement stigmatisé ces enfants. En Flandre, les personnes concernées se s’étaient dès lors rassemblées et enfermées dans des réseaux alimentés par un sentiment de revanche contre l’Etat belge. Une situation qui a notamment mené à un renforcement du nationalisme flamand. 

"Par définition non coupables"

Aujourd’hui, l’historien fait un rapprochement entre les descendants des collaborateurs, et les enfants de djihadistes belges partis combattre en Syrie ou en Irak. "Ce parallèle peut-être fait parce qu’il s’agit d’enfants. Et que ceux-ci sont par définition non coupables. Le parallèle entre les parents peut être remis en question, mais les enfants sont tout simplement innocents. C’est pour cette raison qu’une réflexion historique est très importante", explique-t-il au micro de VRT Flandreinfo. 

"Ma recherche a pu établir le fait que l’Etat belge est demeuré passif lors de la répression après la Seconde Guerre mondiale. Cette situation a alimenté les sentiments revanchistes parmi les protagonistes de la collaboration, mais aussi auprès des générations suivantes. Si on veut éviter ce genre de situation aujourd’hui, et si on veut agir comme un Etat de droit défendant les valeurs des Lumières, il est de notre responsabilité d’agir selon ces principes". "Ces enfants sont Belges, et ils ne sont pas coupables du choix et des actes de leurs parents. Le parallèle entre les enfants des collaborateurs et ceux des djihadistes est donc manifeste et légitime", défend-il.

Dans un papier d’opinion paru dans De Standaard, Koen Aerts estime qu’en ne tirant pas les leçons du passé, la Belgique risque d’accentuer la radicalisation de ces jeunes. "Le plus grand danger pour la tolérance provient justement d’un extrémisme engendré par le fait qu’ils sont de facto rendus coupables d’affaires dont ils ne sont aucunement responsables", écrit-il dans les colonnes du quotidien. 

Une position partagée par Jan Peumans (N-VA)

Lors de la présentation de l’ouvrage de Koen Aerts, le président du Parlement flamand est venu témoigner son soutien à l’historien. Lui-même issu de ce qu’on appelle une "famille noire", Jan Peumans a notamment témoigné de l’impact que ce passé a pu avoir sur son enfance de "bon flamingant". 

Il est injuste de stigmatiser un enfant à cause des choix de ses parents. En faisant le parallèle avec les enfants des combattants syriens, Koen Aerts touche au cœur de la discussion

Jan Peumans (N-VA), président du Parlement flamand

"Aujourd’hui, tout ça vit encore, certainement parmi les enfants des collaborateurs, mais aussi au sein des générations qui ont suivi", a-t-il déclaré. "Il est injuste de stigmatiser un enfant à cause des choix de ses parents. En faisant le parallèle avec les enfants des combattants syriens, Koen Aerts touche au cœur de la discussion", a conclu Jan Peumans. Une déclaration surprenante lorsqu’on connait l’opposition de son parti et du ministre de l’Intérieur, Jan Jambon (N-VA) au retour des enfants belges du califat.

L’historien de l’UGent n’a pour sa part pas caché son étonnement face à l’absence de réelles critiques. "Je m’attendais à de nombreuses réactions négatives, voire agressives, suite à ma prise de position dans la presse, mais je n’en ai eu aucune. La seule réaction que j’ai eue, c’est celle d’une dame qui était âgée de 9 ans lors de la libération. Et elle a approuvé mes dires".

Koen Aerts (photo ci-dessous) espère être entendu : "Aujourd’hui, la nation est codirigée par ceux qui souhaitent encore et toujours la fin du pays, un ressentiment alimenté par le passé de guerre. Cette situation paradoxale est le résultat de la maîtrise d’un conflit parlementaire grâce à des valeurs libérales et démocratiques", souligne-t-il. L’historien appelle ainsi à "faire des enfants du califat des enfants de l’Etat de droit". "Mieux vaut les sauver avec miséricorde, que les laisser pourrir dans la haine".