La colère noire dans "Les enfants de la colonisation", notre héritage colonial vu par les jeunes et les ainés

C’est ce mardi 20 novembre que la chaîne de télévision Canvas diffuse le premier des six épisodes de sa série "Kinderen van de kolonie". On pouvait s’attendre à ce que cette nouvelle série engendre un débat public, avant même que ne soit diffusé ce premier épisode. L’histoire coloniale de la Belgique n’est en effet pas encore écrite. Celle du Congo contemporain encore moins.
Notre collègue Katrien Vanderschoot - de la rédaction Etranger de VRT NWS, spécialiste de l’Afrique et auteur de ce texte - a participé à la réalisation du documentaire. Elle a constaté que les jeunes Congolais ressentent beaucoup de colère, qu’ils vivent en Belgique ou en République démocratique du Congo. Mais cette constatation recèle aussi une opportunité.

Kinderen van de kolonie, une série en 6 épisodes sur l’héritage du Congo belge, est à voir sur Canvas. Le premier épisode sera diffusé ce 20 novembre à 21h20. Une version avec sous-titrage en français vous est proposée sur flandreinfo.be. Chaque mardi un nouvel épisode, dès 17h sur notre site.


C’est la fin du mois de mai. Nous sillonnons Kinshasa pour aller écouter divers témoins congolais. C’est nécessaire, car l’histoire ne prend toute sa signification - même des dizaines d’années plus tard - que quand les faits et les perceptions sont analysés de façon équilibrée. Les perceptions de tous ceux qui ont vécu cette histoire.

C’est un peu cela qui manque dans notre histoire coloniale, car notre rétrospective est pour le moins tendancieuse, controversée et incomplète. La voix des Congolais a déjà été transmise dans de nombreux livres et émissions qui ont été réalisés sur cette période, mais jamais la voix de tous les Congolais. Jamais la voix des ainés et des jeunes en même temps.

Kaléidoscope

Dans la centaine d’heures d’interviews avec des témoins belges et congolais, ce qui me choque le plus c’est que l’impact de l’héritage colonial sur la jeune génération de Congolais vivant au Congo et en Belgique est bien plus grand que ce que nous avions supposé jusqu’à présent.

Ceux qui ont grandi en Belgique font encore toujours l’expérience d’une forme dissimulée ou parfois évidente de racisme, à cause des clichés tenaces sur les Congolais, et sur les noirs en général. Songez aux controverses autour de la "fête de la jungle", du chant incitant à "Couper les mains" au festival Pukkelpop, au jeune noir qui a été poussé du quai de la gare d’Aarschot, ou à d’autres formes de discrimination.

Si vous jouez avec les Diables rouges, on vous considère comme un Belge, mais si vous faites quelque chose de travers, alors vous êtes immédiatement traité de noir
Tracy Bibo Tansia

Les jeunes Congolais qui vivent en Belgique, comme Tracy Bibo Tansia (28 ans), ont en outre commencé à creuser avec passion dans le passé de leurs parents et grands-parents au Congo. Leur conclusion était choquante. Ils ont lu et entendu parler d’exploitation, de ségrégation et de discrimination. Ils en sont ressortis avec un double sentiment de mépris, qui a attisé leur colère.

Ignorant = fataliste

Les personnes qui veulent souligner les réalisations positives de la colonisation avancent souvent l’argument que la situation s’est détériorée après le départ des Belges. Ce n’est pas un argument valable, démontre le documentaire de Canvas. La Belgique et par extension l’Occident ont continué à soutenir Mobutu pendant la Guerre froide, pas parce qu’il était un bon dirigeant, mais pour des considérations géostratégiques et avant tout économiques.

Ce n’est que dans les années 1990, après la chute du Mur de Berlin, que Mobutu n’était plus nécessaire et que le chef des rebelles Laurent Kabila a pu en quelques mois écraser le grand pays. La seule différence avec le passé était que les vautours sont alors moins venus de Bruxelles, Paris et Washington que de Kigali, Kampala, Beyrouth et Pékin.

Pour les Congolais ordinaires, peu de choses ont changé. Il n’est donc pas étonnant que certains de nos plus vieux témoins au Congo jettent un regard nostalgique sur la période belge dans leur pays. A l’époque, il subsistait une certaine forme de prospérité et d’ordre, même s’il était autoritaire. Pour les Congolais les plus pauvres et les moins éduqués, auxquels nous avons rendu visite dans les quartiers populaires que sont Mont Ngafula et Kisenso, le chaos actuel ne fait pas le poids face à la sécurité d’antan.

Les jeunes et leur résistance

Chez les jeunes au Congo, la réaction est bien différente. Ils passent de la colère à l’indignation. Gloria (25 ans), militante pour les droits civiques, a par exemple déjà fait de la prison. Elle s’oppose au régime avec une incroyable obstination. Après notre interview, elle ne s’est pas tue. Début novembre, elle a été arrêtée à la suite d’une action de protestation contre la corruption. Au terme de 17 jours de cellule, elle a été libérée dimanche.

Certains disent que mon ton contient maintenant de la haine. Mais c’est le ton de la colère

Gloria Senga

Gloria tient son indignation de son grand-père, qui en tant que chef local et membre du parti MNC de Patrice Lumumba a pu participer à la Conférence table-ronde congolo-belge de Bruxelles en 1960. Pendant ses études de droit, la jeune femme s’est inspirée du Printemps arabe, qui a aiguisé la confiance en eux de beaucoup de jeunes Africains au niveau politique.

Gloria n’épargne pas la Belgique de ses critiques. "Qui a laissé le Congo devenir indépendant sans préparation ? Qui a tué Lumumba ? Qui a protégé Mobutu ? Qui va nier ce qui met Kabila en rapport avec Louis Michel ? La Belgique porte une grande responsabilité dans la situation actuelle", estime Gloria.

Connaissance = prise de conscience = respect

La connaissance mène à une conscientisation démocratique. Autrefois et aujourd’hui. Maintenir une population dans l’ignorance mène à de l’indignation intellectuelle et parfois à la révolution. C’est pourquoi le documentaire « Les enfants de la colonisation » veut donner la parole à tout le monde, sans tabou, pour ouvrir le débat.

Que les opinions puissent se percuter, que le feu puisse crépiter, que tout le monde puisse dire ce qu’il a sur le cœur : les nostalgiques, les critiques, les personnes avec une vision progressiste, mais aussi les jeunes en Belgique et au Congo. Nous pouvons tous en apprendre quelque chose et élargir notre horizon.

Cinquante-huit ans après l’indépendance du Congo, cette série documentaire ne doit donner à personne un sentiment de culpabilité ou de rancune. Au contraire. Elle offre une occasion unique d’éclaircir des faits qui n’ont pas été racontés, pour guérir de vieilles plaies et de transformer une incompréhension mutuelle en un respect mutuel.