Geneviève Ryckmans, veuve d’un fonctionnaire abattu : "La décolonisation est arrivée trop tard et trop tôt"

Dans la série-reportage de la chaine Canvas "Les enfants de la colonisation", tant des Congolais que des Belges donnent leur vision de l’époque coloniale et de l’indépendance du Congo. Geneviève Ryckmans (88 ans, photo) s’est rendue au Congo belge avec son mari André Ryckmans, en 1954. Il était administrateur territorial-adjoint et juge dans le Bas Congo, et fils de Pierre Ryckmans qui fut pendant 12 ans gouverneur général du Congo belge.
André a été abattu en juillet 1960, juste après l’indépendance. Au micro de notre collègue Katrien Vanderschoot - de la rédaction Etranger de la VRT, spécialiste de l’Afrique et auteur de ce texte - Geneviève Ryckmans décrit avec beaucoup d’intelligence et d’empathie le temps passé avec son époux au Congo belge.

André Ryckmans s’était déjà immergé au Congo avant même que Geneviève ne fasse sa connaissance à l’Université de Louvain. Son père Pierre Ryckmans avait été gouverneur-général du Congo belge de 1934 à 1946. En 1951, Geneviève se rendit avec son mari et leur fils François nouveau-né à Popokabaka, dans le territoire de la province du Kwango, au sud-ouest du Congo belge. C’est là que vivent les Bayakas.

Geneviève tomba immédiatement sous le charme de ces habitants aimables, qui possèdent une riche tradition et une merveilleuse langue. André devait aller en mission 25 jours par mois dans cet immense territoire, pour contrôler les routes, percevoir des impôts, se concerter avec des chefs locaux. Geneviève suivait son mari. Ils voyageaient à bord d’une camionnette Volkswagen ou étaient portés sur un tipoï quand les chemins devenaient impraticables.

André et Geneviève apprirent la langue de la région, le kiaka. Par respect, et pour faire connaître les bonnes intentions des coloniaux. "André le parlait si bien que les noirs ne décelaient souvent pas qu’il était blanc", raconte Geneviève Ryckmans.

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"Il y avait une sorte d’apartheid"

Les Belges avaient en général un ou plusieurs « boys » pour faire la cuisine, laver et effectuer d’autres tâches. Une habitude que Geneviève et André Ryckmans reprirent également. Ils traitaient leur personnel avec respect, mais constatèrent que pas tous les Belges étaient aussi polis envers leurs subordonnés. Parfois on pouvait absolument parler de sentiment de supériorité et d’une sorte d’apartheid. Ce qui écœurait les époux Ryckmans.

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Former des cadres

Au Congo, on construisit des écoles, des hôpitaux et des routes. Ce qui apporta une forme de confort économique aux Congolais. Mais comme tout était fait sous la contrainte, la population ne l’acceptait pas, explique Genevière Ryckmans. D’autant plus que le Congo était en premier lieu une colonie qui devait servir les intérêts économiques de la Belgique. Certains parlent même d’exploitation économique, car toutes les matières premières allaient aux entreprises, sans que les Congolais puissent en profiter.

André et Geneviève Ryckmans étaient des défenseurs de l’"africanisation" des cadres. "Nous voulions davantage de travailleurs, de fonctionnaires, d’agronomes. La première université a été ouverte en 1954, beaucoup trop tard. Mon mari avait envoyé des notes à ce sujet en Belgique, mais personne n’a écouté ses conseils. Le retard intellectuel est l’une des causes des nombreux problèmes qui sont venus par la suite".

Le discours de Madimba

Avec la montée de partis politiques tels que le parti séparatiste Abako de Joseph Kasa-Vubu dans le Bas-Congo, André et Geneviève virent la situation se dégrader. Leur plaidoyer en faveur d’une concession accrue d’autonomie n’a pas été écouté à Bruxelles. Les esprits commencèrent de plus en plus à s’échauffer, certainement lorsqu’il fut décidé pendant la Conférence table-ronde belgo-congolaise de Bruxelles en janvier 1960 d’accorder l’indépendance au Congo le 30 juin suivant.

Dans un discours prononcé le 21 avril 1960, André Ryckmans déclarait aux représentants africains dans le "territoire" de Madimba qu’ils devaient dorénavant prendre les choses en main et que les blancs ne seraient plus que leurs conseillers aussi longtemps qu’ils le souhaiteraient. Il voulait créer un effet de choc, afin d’adapter les modalités en vue de l’indépendance, en donnant davantage de poids aux gouverneurs régionaux congolais plutôt qu’à une gestion centrale qui, dans le fond, poursuivrait la gestion belge.

Mon mari a donc remis symboliquement les clefs du territoire
Geneviève Ryckmans

"Nous étions fiers de ce discours. C’était la seule chose que nous pouvions faire à l’époque. Après cela, nous avons vu que les habitants retournaient au marché, payaient leurs taxes et s’organisaient. A Bruxelles on en débattait. Mais il n’y a pas eu de changement de mentalité "

30 juin 1960. Une fin tardive et un début prématuré

A Boma, Geneviève et André fêtèrent aussi l’indépendance. Mais six jours plus tard éclataient les émeutes contre lesquelles ils avaient eux-mêmes mis en garde. Des soldats rebelles de la Force Publique se mutinèrent. Avec d’autres Belges, les Ryckmans fuirent vers Léopoldville, l’actuel Kinshasa.

Geneviève y fut séparée de son mari. Avec d’autres femmes et enfants, elle était placée dans un petit bateau à moteur en direction de Brazzaville, de l’autre côté du fleuve Congo. Entretemps, les insurgés prirent le contrôle de l’aéroport de Léopoldville. Les Nations Unies parvinrent à calmer la situation. Mais il régnait un grand chaos. André resta sur place par sentiment de devoir, et "parce qu’il y avait un gros travail de remise en ordre à faire".

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Quand Geneviève atterrit à Zaventem avec ses quatre enfants - son plus jeune, Jean-Baptiste, naîtra au début de 1961 - une foule énorme se pressait. Son avion fut le premier à se poser. Elle ne voulait rien dire. Elle avait peur et voulait se rendre dans sa famille.

Pendant une mission à Lukala, son mari André était intercepté et emmené au Camp Hardy, qui était entretemps tombé aux mains des mutins. Il y fut abattu. Il pourrait s’agir d’un acte de vengeance suite à l’attaque brutale d’une colonne de mutins par des soldats belges. "Ce fut une grosse bêtise", estime Geneviève Ryckmans. Son regard très nuancé sur les événements qui ont coûté la vie à son mari est remarquable.

Les corps d’André Ryckmans et de ses collaborateurs furent jetés dans la rivière à Inkisi et n’ont jamais été retrouvés.

"J’ai toujours continué à aimer les Congolais"

Malgré les événements, Geneviève n’a jamais perdu son amour pour le Congo et les Congolais. "Il y a des gens très respectables et généreux qui ont travaillé pour leur peuple".

Ce qu’elle aurait voulu faire en 1960, elle l’a fait pendant toutes les années qui ont suivi. Elle a fondé une maison d’accueil pour les étudiants africains à Bruxelles. Aujourd’hui, il y a des Congolais qui sont juristes, médecins, avocats, philosophes ou agronomes. "C’est un scandale que des Belges aient pensé à l’époque que les Congolais n’étaient pas capables d’étudier", conclut Geneviève Ryckmans.