André de Maere d'Aertrycke : "Nous devions tout faire sauf dire la messe"

Pour André de Maere d'Aertrycke (né en 1929), ancien Administrateur Territorial au Congo belge, jeter un regard rétrospectif sur la période coloniale constitue un exercice difficile d’équilibriste. Le regard de la société sur cette période a changé au cours de l’histoire mais remettre les choses en perspective exige courage et introspection. Son portrait tente de résumer son opinion à l’époque et aujourd’hui : un mélange de nostalgie et de critiques envers les Congolais et les Belges.

André de Maere d'Aertrycke avait tout pour réussir une belle carrière au Congo belge. Son oncle et sa tante possédaient des plantations au Katanga, et son père était fonctionnaire territorial  jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, à Costermansville, aujourd’hui Bukavu. En 1952, après ses études de droit et une formation complémentaire, le jeune André part au Congo avec son épouse. Il devient administrateur territorial-adjoint en brousse à Beni, également dans la région du Kivu. Là-bas, il vit dans une maison, mais il doit constamment aller sur le terrain avec ses boys et ses collaborateurs.

André de Maere d'Aertrycke avait déjà voyagé auparavant avec son père dans la colonie belge - "où nous étions chaleureusement accueillis" - mais il a surtout une connaissance théorique du Congo : il connaît quelques mots de swahili et a appris les coutumes et la mentalité clanique des Congolais.

Mais une fois sur le terrain, il doit immédiatement se débrouiller. Il doit exercer la justice, réparer des ponts et vérifier si les "indigènes" produisent bien ce que leur imposent les Belges. "En fait, nous devions tout faire sauf dire la messe, ajoute-t-il en souriant. Ce n'est pas une tâche facile pour un jeune homme d'une vingtaine d'années, mais André de Maere d'Aertrycke considère sa tâche au Congo comme l'accomplissement du sens du devoir qu'il a hérité de sa famille issue de la noblesse.

"Le Bonheur National Brut"

Le "Bonheur national brut" est une expression qu’André de Maere d'Aertrycke affectionne particulièrement. Selon lui, les Congolais ont été très heureux durant la période coloniale. Avec le roi Léopold II, qui n’était "ni génocidaire, ni abominable", la traite des esclaves a pris fin. Après la Seconde Guerre mondiale, les Congolais ont reçu une éducation primaire et des soins de santé gratuits. Les Belges ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour améliorer leur bien-être, même si les Congolais n'avaient rien à dire et même si le directeur territorial pouvait imposer sa volonté avec le haut-parleur, le canon à eau ou la chicotte.

Il compare la colonisation belge – la mentalité des tontons – "pour laquelle les Britanniques et les Français se moquent de nous" – à la domination romaine dans nos régions. "A l’époque aussi nous avons adopté, leur droit, leur philosophie et leurs arts. De la même manière, nous voulions appliquer la "Pax Belgica" au Congo, comme avait été appliquée la Pax Romana dans nos régions.
André de Maere d'Aertrycke est encore aujourd'hui convaincu que "la colonisation belge a été une lueur d’espoir dans l'histoire du Congo, entre l'époque des sauvages et celle des barbares".

La chicotte

André de Maere d'Aertrycke souligne que la colonie belge n'était pas un Etat policier. "Des peines comme les coups de chicotte (mot signifiant fouet en Espagnol et en Portugais) et les peines de prison existaient déjà, avant même l'arrivée des Belges". Le fait que certains Congolais vivaient dans des villages séparés et n’étaient pas autorisés à se déplacer d'une région à l'autre est ce qu'il appelle une forme de police interne. Selon lui, "les Congolais ne connaissaient rien d’autre".

"Un enseignement supérieur organisé trop tard"

Avec cette vision civilisatrice, André de Maere d'Aertrycke n'était pas partisan du plan de trente ans du professeur Jef Van Bilzen en 1955, qui prévoyait, à terme, l'indépendance du Congo. Il est d'ailleurs toujours convaincu aujourd'hui qu’il aurait fallu plus de temps à la société congolaise pour se développer. C'est pourquoi, à l'époque, il n'était pas opposé à l'interdiction de l'enseignement supérieur pour les Congolais.

Aujourd'hui, André de Maere d'Aertrycke est arrivée à la conclusion que cette attitude était erronée. Car il en a résulté que l'État indépendant du Congo n'a pas bénéficié de personnes compétentes pour gouverner.

Les erreurs de la décolonisation

L'indépendance est arrivée très brutalement. Selon André de Maere d'Aertrycke, en matière de décolonisation, c'est la Belgique qui a commis le plus d'erreurs. Il considère que le discours du roi Baudouin sur l'indépendance qui loue les bienfaits du colonialisme, et ne dit rien des abus, est "paternaliste et absolument catastrophique ". Il considère également comme "scandaleux" le fait que la Belgique ait abandonné le Congo en laissant les caisses vides. Et, rétrospectivement, la Belgique a imposé au Congo un modèle de démocratie à l’occidentale : "le Congo aurait été mieux loti avec un Etat fédéral avec des chefs locaux à vie ".

Peu après l'indépendance, il y est revenu comme juge dans la province sécessionniste du Katanga. André de Maere d'Aertrycke salue cette initiative du politicien Moïse Tshombe (photo ci-dessous) comme une solution transitoire, pour "sauver ce qui pouvait l'être" en matière d’emploi et d’ordre public.
 

copyright André de Maere d'Aertrycke

"Un débat trop passionné"

Aujourd'hui, André de Maere d'Aertrycke est toujours membre de l'asbl "Mémoire du Congo", une association qui regroupe quelque 500 anciens coloniaux, on y discute beaucoup et parfois de manière virulente. Le fait de créer à Bruxelles une place Lumumba est pour beaucoup une mauvaise idée, c’est ce qu’ André de Maere d'Aertrycke pense aussi "parce que cela fait de lui une figure mythique or, il ne l'était pas."

S'il y avait quelque chose à faire, selon lui, ce serait plutôt de rassembler un panel composé d'historiens belges et congolais chargés d’examiner l'histoire avec sobriété, sans complexes et sans passion".