Pourquoi les personnes défavorisées et les jeunes issus de l'immigration sont quasi absents des marches pour le climat

La dernière marche pour le climat, organisée dimanche 27 janvier, a attiré pas moins de 70.000 participants, un nombre record. Illias Marraha, co-fondateur et président de la plateforme pour jeunes musulmans Muslinked, constate toutefois que ce genre de rassemblement n’attire que très peu de personnes défavorisées et de jeunes issus de l'immigration. Dans une analyse publiée sur le site de VRT NWS, il tente d’en expliquer les raisons.

Illias Marraha pointe du doigt plusieurs mécanismes d’exclusion. Il souligne notamment que les gens qui vivent dans la pauvreté ne peuvent pas se permettre de mener un mode de vie durable. "Les légumes bio locaux sont trop chers. C’est aussi le cas des voitures électriques. Une maison isolée qui remplit les nouvelles conditions est impayable", indique-t-il.

"Toutes les mesures visibles et ‘instagrammables’, que l’on retrouve aussi souvent sur des blogs, sont inaccessibles pour un grand groupe de Belges", écrit Illias Marraha. "Aller faire un tour dans les bois pour aider par exemple des organisations environnementales? Difficile lorsqu’on a pas de voiture", fait-il encore remarquer.

"Petits pollueurs"

D’après Illias Marraha, l’empreinte écologique des personnes qui vivent dans la précarité est moins importante que celle du reste de la population.

Les personnes défavorisées ne s'offrent pas de vacances exotiques dans un pays lointain, ni de séjour au ski

Illias Marraha, co-fondateur et président de la plateforme Muslinked

"Lorsque ces personnes possèdent un véhicule, ce qui est loin d’être toujours le cas, il s’agit souvent d’un vieux diesel. Mais en même temps, elles ne vont pas s’offrir des vacances exotiques dans un pays lointain durant l’été. Elles ne vont pas non plus se payer un séjour au ski", indique-t-il.

"Les gens défavorisés achètent aussi plus souvent des vêtements de seconde main, ou vont opter une PlayStation, larguée par une élite qui l’a déjà remplacée par une Nintendo Switch et deux tablettes", ajoute-t-il.

Des priorités différentes

"Nous n’avons aucune raison d’en vouloir à ce groupe-cible lorsqu’il descend dans les rues pour protester contre le prix élevé des accises sur le diesel au lieu de manifester en faveur du climat", avance encore Illias Marraha.

"Environ un Belge sur cinq est déjà soumis à un rationnement énergétique, et ne peut pas se permettre de consommer plus. Idem pour l’eau. Considérez ceci comme un appel à réunir les deux groupes derrière des objectifs communs : la santé, la mobilité verte et durable, et le climat", appelle-t-il.

Une autre façon de lutter

Dans son texte, Illias Marraha évoque également la religion musulmane et les centaines de traditions du prophète Mahomet qui impliquent le respect de la nature, et la durabilité éthique et écologique. "On pourrait donc s’attendre à ce que tous les jeunes issus de l’immigration marchent pour le climat", fait-il remarquer. "Il y en a certainement qui le font, surtout ceux qui proviennent de la classe moyenne. Mais beaucoup d’autres, qui se trouvent dans une situation sociale plus précaire, n’en voient pas l’utilité".

Soyons honnêtes: si même les élèves blancs de l’enseignement ordinaire sont traités d’opportunistes parce qu’ils sèchent les cours, qu’en serait-il pour les éco-djihadistes de l’enseignement professionnel ?

Illias Marraha, co-fondateur et président de la plateforme Muslinked

D’après le co-fondateur de Muslinked, ces jeunes ont souvent peur d’être criminalisés, ou plus fortement réprimés par la police. "Car soyons honnêtes: si même les élèves blancs de l’enseignement ordinaire sont traités d’opportunistes parce qu’ils sèchent les cours, qu’en serait-il pour les éco-djihadistes de l’enseignement professionnel ?".

Illias Marraha souligne toutefois que les jeunes d’aujourd’hui ont trouvé d’autres moyens pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique. "Ils achètent de façon consciente, se posent des questions sur l’utilisation abusive du plastique, et versent une larme en voyant les premiers réfugiés climatiques devoir quitter leur pays". Sur les réseaux sociaux, les jeunes ont aussi massivement partagé des photos du #10yearschallenge sur les désastres infligés à notre planète.

Illias Marraha évoque enfin les innombrables programmes environnementaux menés par des écoles ou des asbl et auxquels les jeunes d’origine étrangère participent souvent. "Eco-djihadistes, chacun à sa manière", conclut-il.