Un véritable tableau de Léonard de Vinci dans l’abbaye de Tongerlo ?

"Léonard de Vinci a probablement peint lui-même une partie de "La Cène" qui se trouve dans l'abbaye de Tongerlo" (Anvers). C'est ce qu’affirme un professeur américain d'histoire de l'art, qui a examiné la toile cette semaine grâce une caméra spéciale de l'institut de recherche Louvain Imec. Ce n'est pas un hasard si cette information est annoncée ce mardi à l’occasion des 500 ans de la mort de Léonard de Vinci, le 2 mai 1519.

"La Cène" de l'abbaye de Tongerlo, est une copie d'époque de la célèbre fresque éponyme peinte par Léonard de Vinci qui se trouve dans l'église Santa Maria delle Grazie (Sainte Marie des Grâces) à Milan. Il s’agit d'une de ses œuvres les plus célèbres. Depuis plus de 450 ans, une copie grandeur nature est la propriété de l'abbaye Norbertine de Tongerlo. Ce tableau aurait été ordonné par le roi de France Louis XII (1462-1515) qui avait d'abord voulu déplacer la fresque en France, mais cela a rencontré des objections pratiques, alors il a commandé une copie sur toile. Celle-ci a été réalisée six ans après l'original, principalement par des élèves de Da Vinci.

Mais, à Tongerlo, on est persuadé depuis longtemps que Léonard de Vinci lui-même aurait aussi peinte une partie de la toile. L'historien de l'art américain Jean-Pierre Isbouts, en collaboration avec l'institut de recherche Louvain Imec, s'est penché sur la question. Les scientifiques d'Imec ont examiné la toile avec des caméras dites multispectrales. Celles-ci permettent de reconstituer les différentes couches du tableau et de distinguer les restaurations de l'original.

Les caméras donnent une meilleure image des portraits de Jésus et de ses apôtres. Un personnage attire l'attention, selon le connaisseur d'art, à savoir le disciple Jean. Il est assis à la la gauche de Jésus et a été peint avec une technique spéciale : le sfumato. C'est la même technique utilisée pour la "Joconde", et selon le professeur Jean-Pierre Isbouts, seul Léonard de Vinci maîtrisait bien cette technique. Isbouts parle même d'une deuxième version de "La Cène", plutôt que d'une copie.

Le visage d'un jeune homme androgyne

Selon Isbouts, il y a encore d’autres raisons de penser que Léonard de Vinci a peint le visage de Jean. Ses traits sont ceux d'un jeune homme efféminé, voire un androgyne comme dans la Cène peinte par Da Vinci lui-même. Nous le voyons aussi dans d'autres portraits du Maître italien.

La thèse d'Isbouts reste à confirmer par d'autres connaisseurs. De plus, des recherches sont également en cours sur les pigments de la peinture. Si ce sont les mêmes pigments que dans l'atelier de Léonard de Vinci, ce serait bien sûr une preuve supplémentaire. Mais ces résultats ne sont pas encore connus non plus.
 

Jean-Pierre Isbouts : "C'est magnifique"

"J'en suis désormais sûr à 85%." A la vue de nouveaux examens, l'historien de l'art américain Jean-Pierre Isbouts est de plus en plus persuadé que La Cène abritée à l'abbaye de Tongerlo, n'est pas qu'une copie de la célèbre fresque de Léonard de Vinci visible à Milan, mais bien une seconde version à laquelle le maître lui-même a œuvré.

Des examens au scanner réalisés à l'institut de micro-électronique IMEC à Louvain ont récemment conforté dans ses convictions le spécialiste américain du peintre toscan. Pour étudier plus en profondeur les données de l'IMEC, l'Américain sera épaulé par des scientifiques d'Europe et de Russie.

"Nous espérons parvenir à un consensus pour établir que La Cène de Tongerlo est l'oeuvre des élèves de Léonard, qu'elle a été réalisée sous sa supervision directe, et que la figure de Jean a été peinte par de Vinci lui-même", ajoute Jean-Pierre Isbouts.
"Si l'on observe le subtil dessin du nez et des lèvres, cette figure ressemble très fortement à une autre œuvre de Léonard, la Joconde. Seul Léonard maîtrisait cette technique du 'sfumato' au XVIe siècle, cette transition très progressive du clair au sombre, vous donnant une impression humaine en trois dimensions. Vous pouvez également voir le reflet du cou sur la mâchoire inférieure, caractéristique de de Vinci à cette époque."

La technique utilisée à l'IMEC a permis d'éviter de toucher à la toile, de devoir la nettoyer et ainsi lui ôter une partie de son pigment.

"Nous avons utilisé une caméra qui effectue des balayages hyperspectraux, dans lesquels la couleur qui entre est divisée en de très nombreuses longueurs d'onde. De cette façon, nous pouvons voir où chaque type de peinture est utilisé et s'il existe des éléments caractéristiques", explique Wouter Charle, ingénieur à l'institut louvaniste.

"Mais nous restons prudents. Le professeur Isbouts voit des choses dans ces scans que je ne suis moi-même pas capable de voir. Nous élaborons l'image, c'est à lui de l'analyser. Nous sommes donc dans l'expectative", commente l'ingénieur.
Rattaché à la Fielding Graduate University de Santa Barbara (Californie), Jean-Pierre Isbouts a déjà participé à une campagne de récolte de fonds pour la restauration de "La Cène" de Tongerlo.

Le tableau est protégé comme bien mobilier depuis 1986 et est aussi reconnu comme patrimoine majeur de la Flandre.

La fresque milanaise, elle, orne depuis 1495 le réfectoire du couvent rattaché à l'église Santa Maria delle Grazie. A peine 20% de ce chef-d'oeuvre sont encore visibles en raison de l'effacement des couleurs.