L’Arabie saoudite utilise des armes belges au Yémen

Des armes belges sont vendues à l’Arabie saoudite et sont utilisées par ce pays dans la guerre meurtrière qu’il mène au Yémen alors que le gouvernement wallon l’a toujours démenti affirmant qu'il ne livrait qu'à la Garde nationale saoudienne. Par ailleurs certaines armes belges sont aussi tombées aux main des rebelles chiites houthis.

L'armement et la technologie militaire belges jouent un rôle plus important au Yémen que ce que l'on savait jusqu'à présent. L'Arabie saoudite fait usage d'armes et de technologies belges pour ses opérations terrestres et aériennes. C’est ce qui ressort du projet de recherche #BelgianArms, une collaboration entre la maison de presse indépendante Lighthouse Reports, la plateforme de recherche Bellingcat, la VRT, Knack et Le Soir.

Au cours de son enquête, ces médias ont consulté des données publiques, des documents gouvernementaux et eu recours aux réseaux sociaux. Les sources liées à ces derniers ont été localisées et leur véracité a été vérifiée.
Le gouvernement wallon a approuvé les licences pour les armes à feu, les munitions et les canons de chars.

Le gouvernement wallon a fait valoir que les entreprises ne livraient qu'à la Garde nationale saoudienne. Le ministre-président wallon Willy Borsus (MR) a déclaré sur ce point l'année dernière que la Garde ne menait en aucune manière des opérations militaires en dehors de l'Arabie saoudite, alors que #BelgianArms a découvert que des membres de la Garde ont affiché leur présence au Yémen.

Questionné à ce sujet par l'équipe de recherche, Willy Borsus n'a pas réagi.

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Assassinat de Jamal Khashoggi

Depuis l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en octobre 2018, la Wallonie n'a plus délivré de licence d'exportation pour l'Arabie saoudite. Cependant, les exportations d'armes n'ont pas été stoppées. Les rapports de sécurité du port d'Anvers, que #BelgianArms a pu consulter, montrent que depuis l'assassinat de Khashoggi au moins trois autres transports de munitions ont eu lieu.

L'équipe a également constaté que des véhicules blindés belges avaient été déployés à Bahreïn pour disperser les manifestations par la force. Les armes à feu belges sont aussi présentes en grand nombre dans les cartels de la drogue mexicains, notamment le pistolet Five-SeveN de la FN Herstal, connu sous l'appellation "tueur de flics".

La preuve en images

#BelgianArms a ainsi mis la main sur deux vidéos qui remontent à 2016 et 2017 et dans lesquelles on peut voir la Garde nationale saoudienne tirer sur des positions des rebelles houthis. À cette fin, la Garde utilise des véhicules blindés LAV-25 Piranha, équipés depuis 2015 de canons de chars belges. A l'aide d'images satellites, l'équipe est parvenue à situer les combats à Al Raboah, à la frontière entre l'Arabie saoudite et le Yémen.

Les munitions employées par la Garde nationale pour attaquer les Houthis sont par ailleurs produites exclusivement par Mecar, une société située près de Nivelles. L'Arabie saoudite a d'ailleurs acheté pour 160 millions d'euros de munitions belges entre 2015 et 2017.

#BelgianArms est également parvenu à trouver des preuves quant à l'usage par l'Arabie saoudite de fusils FN F2000, armes entièrement automatiques exclusivement produites en Belgique. En 2005, l'Arabie saoudite a ainsi commandé quelque 55.000 F2000 via le programme Foreign Military Sales, par lequel le ministère américain de la Défense arme des régimes amis. La FN Herstal dispose d'une section américaine et peut y participer de cette manière.  

Des armes tombées aux mains des Houthis

En mars de l'année dernière, les Houthis ont aussi diffusé eux-mêmes des images sur la récupération de fusils F2000 lors d'une attaque contre un poste de commandement saoudien.
En outre, les avions de combat Eurofighter Typhoon et le ravitailleur Airbus A330 MRTT utilisés par l'Arabie saoudite au Yémen recourent également à la technologie belge. Pour l'Eurofighter, il s'agit d'équipements radar flamands; et pour l'Airbus, d'écrans LCD flamands.
 

Amnesty International demande une commission d’enquête

A la suite de la diffusion des résultats de cette enquête, Amnesty International a demandé mardi que toute la lumière soit faite. Elle dénonce "l'irresponsabilité de la Région wallonne dans ses exportations d'armes à des pays qui commettent des crimes de guerre, en violation flagrante de ses engagements internationaux et de sa propre législation".

"Outre la présence de ces armes, l'information selon laquelle les soldats de la Garde nationale seraient actifs sur le terrain yéménite avec de l'équipement militaire wallon nous inquiète particulièrement. Willy Borsus (ndlr: le ministre-président wallon) a toujours garanti que ces derniers ne menaient aucune opération militaire en dehors de l'Arabie saoudite et qu'il n'y avait dès lors aucun risque de voir les armes wallonnes se retourner contre les populations au Yémen", a expliqué Philippe Hensmans, directeur de la section belge francophone d'Amnesty International, dans un communiqué diffusé par Amnesty.

L'organisation de défense des droits humains appelle à la mise en place d'une Commission d'enquête parlementaire pour que toute la lumière soit faite, notamment sur les avis qui ont été rendus par la Commission qui a permis que des licences d'exportations d'armes vers l'Arabie saoudite soient octroyées par le ministre-président qui en a la compétence exclusive.

"À plusieurs reprises, nous avons alerté les différents gouvernements wallons qui octroient depuis plusieurs années des licences d'exportation d'armes à destination de l'Arabie saoudite sur les risques de les voir utilisées pour commettre des violations du droit international humanitaire au Yémen, et de se mettre ainsi en contradiction flagrante avec le Traité sur le commerce des armes, qui impose notamment le principe de précaution" a encore indiqué Philippe Hensmans.

Amnesty International a encore précisé avoir régulièrement rappelé aux autorités wallonnes les obligations découlant du Décret wallon de 2012 relatif à l'importation, au transit et au transfert d'armes civiles et de produits liés à la défense, qui lui impose de ne pas exporter des armes "s'il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires dont l'exportation est envisagée servent à la répression interne ou s'il existe suffisamment d'indications à l'égard d'un pays destinataire donné que l'exportation y contribuera à une violation flagrante des droits de l'homme".

Pour l'organisation, la procédure d'octroi des licences d'exportation d'armes wallonnes est caractérisée par le manque d'implication du parlement face au pouvoir discrétionnaire du gouvernement régional.
 

Le CNAPD et la LDH vont déposer plainte

La Coordination Nationale pour la Paix et la Démocratie (CNAPD) et la Ligue des Droits Humains (LDH) ont décidé de déposer une plainte au pénal contre les entreprises qui ont exporté, illégalement selon elles, du matériel militaire à l'Arabie saoudite.


Ces associations soutenues par la section belge francophone d'Amnesty International (AIBF) avaient obtenu en juin 2018 au Conseil d'Etat la suspension et l'annulation des licences d'exportation accordées par la Région wallonne. Il était toutefois apparu qu'à la date du 6 mars 2018, ces licences avaient été exécutées et les armes livrées à l'Arabie saoudite.

D'après les associations, l'exécution de ces licences contestées dès 2017 ne respecte pas le décret wallon relatif à l'exportation d'armes, l'Arabie saoudite étant impliquée dans un conflit.

Les associations avaient également signalé les faits au procureur du roi de Liège. Une information judiciaire a été ouverte le 5 avril, ont-elles indiqué.
La CNAPD et la LDH vont par ailleurs demander des comptes au gouvernement fédéral. Les douanes belges ont laissé sortir ces armes du pays quand bien même les licences l'interdisaient, affirment-elles.

"Nos associations ont préalablement écrit aux douanes pour leur demander de faire respecter la clause contenue dans les licences, à savoir de ne pas permettre aux armes de sortir du territoire national vers le Royaume d'Arabie Saoudite. Malgré cela, les douanes ont autorisé la sortie de ces armes, en contradiction flagrante avec cette clause", ajoutent-elles.