NICOLAS MAETERLINCK

Théâtre politique ou guerre d’usure? Pourquoi les négociations se terminent toujours tard dans la nuit

Nous y sommes presque habitués: les négociations en vue de former des gouvernements ont très souvent lieu jusqu’à pas d’heure. Mais quelles sont les raisons de cette tendance ? Est-ce un rituel ? Une forme de théâtre politique ? Ou alors s’agit-il d’une stratégie ? La rédaction de VRT NWS a tenté d’y voir plus clair en interrogeant le politologue Dave Sinardet (VUB) et le professeur en techniques de la négociation, Dirk Van Poucke (Université de Gand).

A l’heure où nous écrivons ces lignes, tous les yeux sont rivés vers le formateur flamand Jan Jambon (N-VA) qui négocie encore et toujours un accord de gouvernement avec le CD&V et l’Open VLD. Les experts et les journalistes s’attendent à ce que les discussions aboutissent tard ce dimanche soir, voire en pleine nuit. Mais pourquoi les responsables politiques ont-ils cette manie de pousser les réunions jusqu’à pas d’heure ?

"Durant la nuit, il y a une certaine dynamique qui permet de négocier sans que des regards curieux ne s’immiscent", explique Dave Sinardet. "Les négociateurs ont donc tendance à vouloir maintenir cette dynamique".

Pour Dirk Van Poucke, il s’agit aussi d’une sorte de rituel de négociation. "Vers la fin, on tâte les limites des autres, et on définit nos limites plus clairement aussi. La nuit crée une ambiance de ‘aujourd’hui nous devons en sortir’".

Marathon sous pression

Le fait que les négociateurs se soient mis le 23 septembre comme date butoir pour la ‘Déclaration de septembre’ du nouveau ministre-président met également la pression. "Ce week-end, des congrès de partis étaient planifiés. Des membres s’étaient inscrits et des salles réservées", souligne Dave Sinardet. "Les négociateurs tentent dès lors d’aboutir en effectuant une sorte de marathon".

D’après lui, ce genre de deadline reste nécessaire. "Prendre 4 mois pour former un gouvernement flamand, ce n’est pas une chose normale", estime-t-il.

Rituel du supplice

Si ces prolongations sont souvent un rituel, elles constituent parfois également une véritable stratégie politique pour finir par obtenir ce qu’on veut de l’autre.

La tactique était régulièrement utilisée par l’ancien Premier ministre Guy Verhofstadt (Open VLD). "Il organisait sciemment des réunions durant la nuit", précise Dave Sinardet. "C’était aussi le cas de Louis Michel".

"J’appelle cela la technique rituelle du supplice", souligne de son côté Dirk Van Poucke. "Vers la fin, on augmente la pression, et on discute longuement pour épuiser son interlocuteur. L’objectif est qu’il finisse par céder. En politique, certains parviennent à mieux résister que d’autres".

Pour Dave Sinardet, rester éveiller toute une nuit a également quelque chose d’héroïque, voire de machiste. "Cela fait passer une sorte de message, comme ‘regardez le peu de sommeil dont j’ai besoin’. Churchill et Napoléon se vantaient de n’avoir besoin de dormir que durant 3 heures", remarque-t-il

Théâtre public

Travailler la nuit et durant le week-end permet aussi aux négociateurs de rendre plus acceptables certains accords qui passent mal auprès des partisans. "Le signal indique alors que les négociateurs se sont sérieusement battus et qu’ils ont tiré le meilleur parti", souligne le politologue.

"On évoque souvent cette histoire de négociateurs sociaux qui sont parvenus à un accord assez rapidement, vers 18h ou 19h, mais qui restent dans le bâtiment jusque 2h du matin pour mieux faire passer la pilule. Plus simplement dit : les négociations nocturnes sont parfois aussi une forme de théâtre public", conclut Dirk Van Poucke.