"Il est plus difficile côté francophone que flamand d’évoquer des mémoires familiales liées à la collaboration"

Septante-cinq ans après la libération, la honte d'avoir eu un aïeul ayant collaboré avec l'occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale est un sentiment encore fortement répandu, même deux ou trois générations plus tard. C’est ce qui ressort d'une vaste recherche interdisciplinaire dont les conclusions ont été présentées jeudi lors d'une journée d'études au Sénat. Les difficultés ne sont toutefois ressenties de façon similaire d’un côté et de l’autre de la frontière linguistique.

Ciblant des familles aussi bien flamandes que francophones, l’enquête a permis de mettre en lumière une plus grande difficulté du côté francophone à évoquer et transmettre par-delà les générations ces mémoires familiales liées à la collaboration, un sujet encore fortement tabou.

"La honte est quelque chose que nous avons beaucoup rencontré", confirme Aline Cordonnier, psychologue et chercheuse à l'UCLouvain qui a pris part à cette enquête. "Dans certaines familles, les parents n'ont pas assuré la transmission de ce passé, par crainte de conséquences pour leurs enfants, pour leur emploi, mais ces silences ont créé une situation lourde à porter. Parfois, il s'agissait de protéger les enfants de la honte familiale, mais cela n'a pas toujours été pour un mieux. Notre étude montre l'importance de parler et de transmettre les mémoires au sein des familles", insiste la psychologue.

Une étude à grande échelle

A l'initiative du centre d'études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines (CegeSoma, qui fait partie des Archives de l'Etat), une équipe interdisciplinaire composée d'historiens, de psychologues et de politologues a interrogé des mois durant plusieurs dizaines de familles belges pour savoir comment les souvenirs et mémoires de la guerre s'étaient transmis sur trois générations, et ce aussi bien dans des familles de collaborateurs que de résistants.

"Notre enquête montre qu'il y a une perte de connaissance assez rapide à travers les générations, surtout dans les familles liées à la collaboration. Les plus jeunes ne savent tout simplement pas", constate Aline Cordonnier. En interrogeant ces enfants de résistants ou de collaborateurs, les chercheurs ont toutefois parfois pu mettre en évidence le phénomène connu de "dissonance cognitive", à savoir la difficulté pour eux de gérer les contradictions entre l'image publique de leur parent et leur image personnelle de celui-ci.

Ainsi, si certains ont eu un père "héros de la résistance" admiré de tous, celui-ci fut aussi peut-être en même temps un père totalement absent en raison de sa clandestinité. A l'inverse, les descendants de "collabos" n'ont, eux, bien souvent gardé que le souvenir d'un père aimant.

La question de l’amnistie

En interrogeant ces différentes générations, les chercheurs ont aussi mis le doigt sur un constat: le fait d'avoir eu un aïeul collaborateur dans sa famille n'a pas d'effet déterminant sur le fait qu'on soit pour ou contre l'amnistie des collaborateurs.

De plus, si les anciennes générations en Flandre sont davantage favorables à l'amnistie, les plus jeunes le sont bien moins que leurs aînés. Et cette évolution est juste inversée en Wallonie, montre encore l'étude. En effet, alors que les plus vieux en Wallonie ne veulent pas entendre parler d'amnistie, la jeune génération y est bien moins opposée.