Pourquoi un moine écrase-t-il la tête d’une "féministe" dans la cathédrale de Bruxelles?

Au cœur de la cathédrale Saint-Michel-et-Gudule se trouve la statue d’un moine qui tient sous son pied la tête d’une femme, celle que certains définissent comme "la première féministe de Bruxelles". Pourquoi cette épouvantable scène est-elle représentée au sein d’une église ? La réponse se trouve dans une histoire quelque peu inhabituelle.

La statue qui se trouve dans le déambulatoire de la cathédrale montre Jan van Ruusbroec, compressant la tête de Bloemardine sous son pied. Ces deux personnages du 14e siècle vivaient dans le quartier nanti de la cathédrale de Bruxelles.

Jan van Ruusbroec et Heilwige Bloemart

Jan van Ruusbroec, chapelain de Sainte-Gudule, était un religieux rénovateur qui voulait élargir le latin ecclésiastique à la population.

Bloemardine s’appelle en fait Heilwige Bloemart. Non loin de la cathédrale, elle avait fondé une communauté dans laquelle les femmes seules et les veuves pouvaient trouver abris. Cette mystique, adepte du Libre-Esprit, était une femme charismatique qui interprétait à sa manière les idées chrétiennes. A l’époque, l’Eglise craignait de voir émerger ce genre de communautés de femmes indépendantes. Certaines béguines avaient ainsi été condamnées ou exécutées.

Falsification de l’histoire

En réalité, van Ruusbroec n’a jamais tenu la tête de Bloemardine sous son pied. Il n’existe d’ailleurs aucune preuve de conflit entre les deux personnages.

D’où provient donc l’idée d’une telle statue ? En 1917, le sculpteur Jules Jourdain s’est basé sur les écrits d’un certain Henricus Pomerius. Au 15e siècle, ce dernier présentait Jan van Ruusbroec comme l’homme qui avait lutté pour la vraie foi, le libérateur qui a démasqué les "écrits mensongers et hérétiques" de Bloemardine.

"Ils ont fait de cette femme une abominable hérétique", raconte l’historien Roel Jacobs au micro de Radio 1 (VRT). "Ruusbroec est ainsi devenu le héros qui l’a combattue. La vie de Bloemardine a été récupérée par les gagnants du débat religieux de l’époque. Ils ont tout simplement réécrit l’histoire", précise-t-il.

Une guerre d’images

Cette version falsifiée de l’histoire est longtemps restée ancrée dans les milieux ecclésiastiques. Au début du 20e, elle est devenue un véritable enjeu dans le cadre d’une lutte d’images politique à Bruxelles.

L’administration avait alors décidé de rénover les façades de l’Hôtel de Ville en les ornant de nouvelles sculptures. Bloemardine a été choisie pour y figurer, sur le côté du bâtiment. Les catholiques bruxellois avaient cependant opté pour Jan van Ruusbroec mais le parti libéral n’en a pas démordu et a obtenu gain de cause.

Par rancune, il a été donné l’ordre d’ériger une statue dans la cathédrale. La scène est sans équivoque : on y voit Ruusbroec, la bible à la main, et le visage tourné vers le ciel, écrasant sans merci la tête de bloemardine. Objectif voulu : symboliser la victoire de la foi contre l’hérésie, telle que Pomerius la racontait au 15e siècle.

Une controverse oubliée

Aujourd’hui, la statue se trouve toujours dans la cathédrale Saint-Michel-et-Gudule. Elle passe la plupart du temps inaperçue au regard des visiteurs et des touristes. La controverse a, elle, été oubliée.

Dans les années 70, Bloemardine avait été proclamée "première féministe de la ville" par un mouvement de femmes bruxelloises. Elle fut dans ce cadre perçue durant une période comme un symbole de la laïcité, malgré sa foi et sa spiritualité.  

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