La date de péremption de la Belgique est-elle dépassée ?

Ces dernières années, les réformes de l’Etat fédéral se sont enlisées pour former de véritables tranchées entre les politiques flamands et francophones. Le moment serait-il venu de repenser la Belgique ? A quoi pourrait ressembler le pays ? La rédaction de la VRT a rencontrer à ce sujet des belgicistes, ainsi que des régionalistes flamands, mais aussi wallons.

Les négociations en vue de la formation d’un nouveau gouvernement fédéral continue de patauger malgré les mois qui passent. La gauche ne veut pas s’allier à la droite, les Flamands ne veulent pas des Wallons, Paul Magnette (PS) ne veut pas gouverner avec Bart De Wever (N-VA), et vice-versa.

L’interminable série d’obstacles et autres vétos semble toujours plus clairement annoncer un grand big bang. La fin de la Belgique est-elle déjà enclenchée ? Le pays peut-il être sauvé ? Doit-il encore l’être ? Les journalistes politiques de la VRT, Fabian Lefevere et Jihane Sliti, se sont penchés sur la question.

"Fêter les 200 ans avec de la bière belge"

Pour l’ancien sénateur MR et belgiciste Olivier de Clippele, il n’y a pas de doute : la Belgique continuera d’exister. "Nous allons fêter les 200 ans de notre pays, avec un verre de bière belge", commente-t-il le sourire en coin.

Olivier de Clippele, de père flamand et de mère francophone, est membre du club francophone ‘Cercle Gaulois’. Ce club reflète assez bien ce que l’on nomme chez nous "la Belgique à papa". Celle-ci se meurt toutefois, doucement mais sûrement. Le compromis à la belge semble de plus en plus impossible.

"Une évolution, pas une révolution"

Face à cette tendance, les nationalistes rêvent tout haut de la fin de la Belgique. "Il doit en rester le moins possible, et cela dans le cadre d’un processus évolutionnaire, et non révolutionnaire, car il faut faire attention aux ruptures", commente Peter De Roover, chef de groupe N-VA à la Chambre.

"Cela fait très longtemps que cette évolution est en cours. Elle doit se poursuivre, et de préférence à vif tempo, parce que la structure de l’Etat tel que nous la connaissons aujourd’hui est une combinaison des pires", estime-t-il.    

Un rêve bientôt réalité ?

Le rêve des nationalistes flamands semble aujourd’hui à portée de main. Il ne manque en effet que cinq sièges à la N-VA et au Vlaams Belang pour obtenir ensemble une majorité au Parlement flamand.

D’après Bart Maddens, politologue à la KUL, connu pour être proche du mouvement flamand, un tel scénario pourrait constituer un véritable tournant dans l’histoire de la Belgique. "Pour pouvoir réaliser une vraie réforme systémique, dans le sens du confédéralisme, il sera nécessaire pour les Flamands d’avoir un vrai levier. Ce levier pourrait être une majorité de la N-VA et du Vlaams Belang au Parlement flamand", commente-t-il.

"On pourrait alors commencer par menacer de proclamer la souveraineté flamande. Cela pourrait être le levier en vue de réaliser le confédéralisme", ajoute-t-il.

Faire fi de la constitution ?

Si un tel procès ne peut avoir lieu en respect avec la constitution, les nationalistes flamands pourraient choisir d’imposer leur volonté.

"J’espère qu’on pourra débloquer le système et lancer le confédéralisme de façon constitutionnelle", indique Bart Maddens. "Mais si cela n’est plus possible, nous allons devoir agir et trouver des solutions en dehors de la constitution".

"Ici, il serait question d’une nécessité de rompre la constitution. Si on sent que la situation est réellement bloquée, et ne peut plus mener nulle part, au bout du compte, il ne s’agit qu’un bout de papier", déclare-t-il.

"Quatre régions fortes"

Côté francophone, on s’oppose évidemment à ce genre de scénario. Cela ne signifie pas pour autant que tout le monde reste profondément attaché à l’idée de la Belgique. En Wallonie, les régionalistes ont un succès grandissant. D’après le libéral Jean-Luc Crucke, ministre wallon des Finances et du Budget, leurs idées sont toutefois différentes de celles des régionalistes du passé.

"Je suis belge, mais mon pays doit mieux fonctionner. Et si l’on veut que le pays existe encore demain, je pense que nous devons aussi travailler avec des Régions fortes. Quatre Régions fortes, pour un pays fort", commente-t-il.

Régionalisme pragmatique

Le chef de l’aile wallonne de la FGTB, Thierry Bodson, se présente également comme un régionaliste. "Je suis un régionaliste pragmatique", précise-t-il. "Je pense par exemple que la régionalisation des outils économiques, de la politique de l’emploi et de la formation étaient absolument nécessaires. Parce que ce qui était bon pour une région était mauvais pour l’autre, et vice-versa".

"Je pense qu’on peut encore avancer", poursuit-il. "Est-ce qu’aujourd’hui, la politique de l’énergie, qui est encore à moitié au fédéral à moitié dans les Régions, est vraiment efficace ? Ou est-ce qu’il ne faut pas davantage régionaliser ou refédéraliser ?", se demande-t-il.

"Pas touche à la sécu"

Les régionalismes au nord et au sud du pays demeurent totalement différents. Les Wallons opteraient éventuellement pour une régionalisation dans le but de sauver la Belgique, contrairement aux nationalistes flamands.

Pour les régionalistes wallons, on peut parler de tout, sauf de la scission de la sécurité sociale. "C’est le ciment de notre pays, la solidarité entre les gens", estime Jean-Luc Crucke. "Si cela n’existe plus, il n’y a plus de pays".

Des élections sur l’avenir de la Belgique?

Pour Philippe Destatte, régionaliste et directeur du groupe de réflexion Jules Destrée à Namur, il faudrait tout simplement organiser des élections spéciales. Celles-ci ne tourneraient pas autour de thèmes tels que les pensions ou le climat, mais bien uniquement au sujet de la construction belge.

"Nous sommes à un tel moment aujourd’hui dans la Belgique, que l’on doit refonder le pacte national… ou pas", explique-t-il. "Arrêtons de faire des élections qui ne mènent à rien, comme on risque de le faire, et faisons plutôt des élections qui reposent la question de l’avenir de la Belgique".  

Avenir incertain

D’après de récents sondages, plus de 60% des francophones sont en faveur d’une Belgique plus forte. Différentes études démontrent aussi qu’une grande majorité de Flamands ne veut pas entendre parler d’une Flandre indépendante. C’est tout le paradoxe de notre pays : la politique prend une direction, alors que l’opinion publique en prend parfois une autre.

En attendant, un big bang pourrait arriver plus tôt que prévu. En cas d’élections anticipées, par exemple.