Juliana Lumumba: “Retirer les statues de Léopold II ne changera pas l’histoire”

La fille unique de Patrice Emery Lumumba - qui fut le premier Premier ministre du Congo indépendant en 1960, avant d’être assassiné quelques mois plus tard à Elisabethville (Lumumbashi) dans des circonstances sur lesquelles elle continue encore toujours à s’interroger -, a suivi depuis Kinshasa les discussions passionnées de ces dernières semaines sur l’héritage de la colonisation belge du Congo. Juliana Lumumba sait ce que représente un passé avec lequel on ne parvient pas à se réconcilier. Ses réponses aux questions de la journaliste Katrien Vanderschoot (VRT) sont néanmoins étonnantes. "Léopold II fait partie de l’histoire de la Belgique et du Congo, qu’on le veuille ou non. Et on ne changera pas l’histoire en enlevant ses statues de l’espace public".

Les manifestations aux Etats-Unis contre le racisme à l’encontre des Afro-Américains font ressurgir en Belgique la controverse autour du roi Léopold II (1835-1909). L’ancien roi des Belges mena à la fin du 19e siècle une politique de terreur dans l’Etat indépendant du Congo, qu’il considérait comme sa colonie privée. La population locale fut notamment exploitée et maltraitée.

Ces dernières semaines, plusieurs bustes et statues de Léopold II ont été détériorés dans diverses communes belges, rallumant la discussion à propos d’une éventuelle suppression de ces statues de l’espace public et d’une modification du nom de certaines places et avenues Léopold II dans le pays. Qu’en pense Juliana Lumumba ?

"Je ne suis pas historienne", répondait la fille unique de Patrice Lumumba à la journaliste Katrien Vanderschoot. "Qu’on enlève ces statues ou qu’on les laisse, c’est une question pour la conscience des Belges. Mais Léopold II fait partie de l’histoire de la Belgique et du Congo, que cela nous plaise ou pas. L’histoire ne changera pas parce qu’on décide d’enlever ces statues".

Juliana Lumumba, dont le père fut assassiné en 1961, moins d’un an après qu’il soit devenu Premier ministre du Congo indépendant, sait mieux que quiconque ce que cela signifie de ne pouvoir se réconcilier avec le passé. Elle estime qu’il est nécessaire de mieux connaître l’histoire, tant de la Belgique que du Congo. "Nous ne disposons actuellement que de visions fragmentées et considérons l’histoire depuis notre perspective contemporaine. Je ne peux pas savoir s’il est inacceptable que quelqu’un s’approprie un pays comme sa propriété privée".

"Je ne peux pas non plus juger si des actes barbares sont inadmissibles, parce que nous ne connaissons le passé que par fragments. Mais le plus important est que cela fasse partie de l’histoire. Il est donc très important de comprendre le passé, de l’assumer avec ses pages sombres et ses pages glorieuses pour pouvoir se forger une identité en tant que nation. Cela nous ancre mieux dans le présent, pour pouvoir se projeter dans le futur. Il faut enseigner cette histoire, au Congo et en Belgique", estime Juliana Lumumba.

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"Je suis en deuil, même 60 ans plus tard"

Il y a deux ans, la VRT s’entretenait déjà (en français) avec Juliana Lumumba pour préparer la série documentaire "Les enfants de la colonisation" (réalisée par la chaine Canvas et encore disponible sur le site de flandreinfo.be avec sous-titres en français). Elle l’avait rencontrée dans l’ancienne maison paternelle, où elle vit encore toujours à Kinshasa. Elle avait parlé avec beaucoup d’émotions de l’assassinat de son père. Dans son premier discours, le jour de l’indépendance du Congo le 30 juin 1960, Patrice Lumumba avait évoqué avec force les humiliations subies par son peuple sous la politique coloniale belge. Le roi Baudouin, présent à la cérémonie, était visiblement fâché et le discours du Premier ministre avait créé un incident diplomatique.

Juste après, confronté à la sécession de la province du Katanga, Lumumba sollicita l’aide des Nations Unies et des Etats-Unis, qui refusèrent. Lumumba se tourna alors vers l’Union soviétique, mais dans le contexte de la Guerre froide, cela revenait à un arrêt de mort. Le Général Mobutu prit le pouvoir et un commando soutenu par l’agence américaine de renseignement CIA assassina Patrice Lumumba en janvier 1961.

Patrice Lumumba

Au début des années 2000, une commission d’enquête parlementaire belge se pencha sur le rôle de la Belgique dans l’assassinat de Lumumba. Il en ressortit qu’une série de personnalités jouèrent un rôle plus ou moins direct dans les événements tragiques, bien qu’aucune preuve ne fut découverte d’un meurtre commandité par les autorités belges. En février 2002, le gouvernement belge admis avoir eu à l’époque "une responsabilité indéniable dans les événements qui ont mené à la mort de Lumumba", sans pour autant vouloir en assumer toute la responsabilité.

Juliana Lumumba affirme pouvoir accepter les résultats de la commission parlementaire Lumumba et les excuses morales exprimées par notre pays. Mais il lui reste beaucoup de questions. Elle déclare que le rôle des Nations Unies et des Etats-Unis doit encore toujours être explicité. "Si ce n’est pas fait, la plaie ne peut guérir et je reste en deuil, même après 60 ans".

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"Les jeunes gens sont notre richesse"

Ce 30 juin, soixantième anniversaire de l’indépendance, ne sera pas une fête pour le Congo. En raison de la crise sanitaire due au coronavirus, la journée se passera en mineur. Mais Juliana Lumumba est fière de son pays. "Malgré tout et malgré de nombreuses révoltes et guerres civiles, nous avons réussi à rester une seule nation. C’est important".

"Lors de l’indépendance, il n’y avait presque pas d’universitaires au Congo. Maintenant, ils sont des milliers. Les trois élections démocratiques ne se sont pas déroulées de façon parfaite, mais nous progressons lentement, et il faut continuer à y travailler”.

Juliana Lumumba voit l’avenir de son pays non pas tant dans ses richesses naturelles que dans son eau et surtout dans ses ressources humaines. "La majorité des Congolais a moins de 15 ans. Notre plus grande richesse sont les Congolais eux-mêmes. Nous avons les moyens vraiment de construire une économie solide. C’est à nous à le vouloir, à faire des choix politiques judicieux. Je pense que nous y arriverons, d’une manière ou d’une autre", concluait Juliana Lumumba au micro de la VRT.

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