Le gouvernement fédéral a détruit en 2015 et 2018 son stock de millions de masques

L'ancienne ministre de la Santé publique Maggie De Block (Open VLD) a fait détruire des millions de masques buccaux, sans vérifier s'ils étaient encore bons. C’est ce qu’a révélé une enquête du magazine "Pano" de la VRT, diffusée mercredi. Les journalistes Luc Pauwels et Tom Van de Weghe ont pu constater, après les avoir fait tester par deux laboratoires du pays, que les restes de ce stock sont toujours en excellent état. D'après les experts consultés par la VRT, les masques ainsi détruits auraient pu sauver des vies lors de la première vague de l'épidémie de coronavirus.

En 2006, le gouvernement belge en fonction possédait - dans le cadre de son plan de lutte anti-pandémie - une réserve stratégique de dizaines de millions de masques. Au début de la crise du coronavirus, en mars dernier dans notre pays, il est subitement apparu que ce stock n'existait plus.

Les masques étaient à l’origine entreposés dans la caserne de Belgrade, près de Namur. Mais les conditions de conservation laissant à désirer, une partie du stock avait été endommagée. Par l’humidité et par des rongeurs. Une partie des réserves avait aussi dépassé la date de péremption.

Fin 2015, la ministre de la Santé Maggie De Block faisait donc détruire une première partie de la réserve. Cinq millions de masques FFP2 périmés ont ainsi été envoyés à l'incinérateur.

Les 22 millions de masques chirurgicaux restants ont été conservés dans l'établissement militaire jusqu'à la fin de l’année 2018. Mais comme le domaine militaire devait être vendu, le cabinet De Block a finalement opté pour une destruction complète des protections buccales. Ces dernières n'avaient pourtant pas de date de péremption et il semble que rien n'indiquait qu'elles étaient en mauvais état.

Les services de Maggie De Block n'ont en plus jamais fait tester la qualité de ces masques. Une correspondance interne, que l’équipe de "Pano" a pu consulter, révèle que la destruction de ces 22 millions de masques s'avérait moins coûteuse que leur déplacement et leur entreposage dans un autre endroit. Interrogée, la ministre reconnait qu’elle a dû souvent prendre des décisions difficiles, en raison d’un manque de moyens financiers.

Des boites oubliées

Chose surprenante, les masques chirurgicaux détruits ne portaient pas de date de péremption. Et il n’était pas clair s’ils avaient été endommagés par les années de stockage. Les services de la ministres De Block n’ont cependant jamais demandé que leur qualité soit testée, avant de décider de leur sort. Leur destruction était déterminée par la seule question financière.

Les journalistes de Pano ont découvert que certaines boites contenant les masques FFP2 et les masques chirurgicaux de la réserve stratégique avaient échappé à la destruction de masse. Ils les ont remises aux laboratoires de l’Université d’Anvers et de Centexbel pour en faire tester la qualité. Résultat : les deux types de masques étaient encore d’excellente qualité et dépassaient largement les normes de qualité imposées par les autorités belges.

Regan Watts, chercheur du département Développement de produits de l’Université d’Anvers, est clair à propos des masques FFP2 : "Je les aurais utilisés plutôt que de les faire détruire". Mark Croes, chercheur chez Centexbel constatait pour sa part que les masques chirurgicaux - fabriqués il y a 14 ans - étaient encore d’excellente qualité. "C’est un très bon masque, qui peut être utilisé dans les hôpitaux et les maisons de repos et soins, par le personnel soignant et le grand public".

"C’est comme ça"

Les services de la ministre De Block n’ont hélas jamais fait tester la qualité de ces masques avant de les envoyer à la destruction, en 2015 et 2018. Il est donc probable que nombre d’entre eux étaient encore de bonne qualité. De plus, la ministre de la Santé n’a jamais fait remplacer les millions de masques qui avaient ainsi été détruits. Le stock stratégique n’a pas été reconstitué et la Belgique se lançait dans la lutte contre le Covid-19 avec trop peu d’armes.

"C’est comme ça", réagissait la ministre De Block (photo archives) au micro des journalistes de "Pano". "J’assume ma responsabilité politique, mais je ne suis pas responsable pour le côté opérationnel, pour les erreurs qui ont été commises en cours de route".

Licenciée à cause d’un masque buccal

La destruction de la réserve stratégique de masques a engendré une grande pénurie de protections buccales en Belgique pendant les premiers mois de l’épidémie. Ce qui a causé des situations dramatiques. Des maisons de repos et de soins, des hôpitaux et des services de secours ont connu de gros problèmes par manque de masques. Certains ont dû être réutilisés de façon très peu responsable, lors de contacts avec des patients ou personnes âgées, alors qu’ils auraient dû être jetés après leur premier usage.

"Pano" a pu s’entretenir avec du personnel soignant et diverses infirmières. Ces personnes de terrain ont témoigné avoir dû travailler sans masque parce qu’il n’y en avait pas suffisamment. Elles craignent que cette pénurie ait entrainé davantage de contaminations, voire même des décès.

"Au mois de mars on m’a qualifiée de 'reine du drame ' parce que j’osais porter un masque", raconte une ancienne employée de maisons de repos et soins qui témoigne sous couvert de l’anonymat. "J’ai alors continué à travailler sans masque, contre tout bon sens. J’avais l’impression que l’on mettait des vies en danger. La mienne aussi, parce que j’ai attrapé le coronavirus". Sur les réseaux sociaux, cette professionnelle de la santé a finalement dénoncé la situation qui lui pesait trop. Elle a été licenciée.

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