Qui se cache derrière les tracts anti-vaccin distribués dans les boîtes aux lettres? Est-ce illégal ?

Dans tout le pays des tracts et des prospectus contenant des informations trompeuses sur le coronavirus ou la vaccination sont déposés dans les boîtes aux lettres. Qui distribue ces tracts ? Quelle est la motivation qui anime les auteurs ? Et est-ce illégal ?

"Le vaccin coronavirus n'est pas un vaccin, mais une thérapie génique", affirme un dépliant contenant des fake news que les habitants de Dilbeek et de Tirlemont, en Brabant flamand, ont trouvé dans leur boîte aux lettres la semaine dernière. 

"Nous avons reçu cinq signalements provenant de trois rues", déclare la bourgmestre de Tirlemont, Katrien Partyka (CD&V). "Il y a également eu des rapports de la commune voisine de Hoegaarden. La police a identifié l'auteur des faits et il sera convoqué pour être interrogé." Les dépliants ne mentionnaient pas d'éditeur responsable. "Il existe un droit à la liberté d'expression en Belgique, mais la distribution de tracts qui ne contiennent pas la mention de l'éditeur responsable est punissable", a déclaré Katrien Partyka.

II y a deux semaines, la ville d'Eeklo, en Flandre orientale, a également connu une certaine agitation : quelque 3.000 étranges pamphlets avaient été déposés dans les boîtes aux lettres. Ils contenaient des thèses anti-vaccination, combinées à des théories de complot sur la crise du coronavirus et à quelques citations religieuses. Plusieurs habitants de la ville ont été alarmés et ont contacté la police. Il s'est avéré qu'il s'agissait d'une initiative privée d'une dame de 50 ans. A la demande des policiers, elle a mis fin à son action et leur a remis les pamphlets restants.

"Thérapie génique"

Eeklo, Dilbeek et Tirlemont ne sont pas des cas isolés. Des histoires similaires se passent dans toute la Flandre et à Bruxelles. Dans plusieurs communes, des habitants ont trouvé dans leur boîte aux lettres des documents manuscrits ou dactylographiés proclamant des théories du complot sur le coronavirus ou la vaccination.

Souvent, ces textes sont rédigés et distribués par des individus ou des groupes religieux, mais parfois un réseau organisé est à l'origine de la distribution des tracts. La VRT a cartographié le phénomène et a examiné quels pamphlets apparaissaient le plus fréquemment.

Sur la carte ci-dessous, certaines communes où des dépliants sont apparus dans les boîtes aux lettres sont marquées en bleu. Cliquez sur une municipalité pour voir une image du dépliant. Avez-vous aussi reçu un prospectus suspect ? Si oui, veuillez l'envoyer à check@vrt.be

Lire la suite du dossier en-dessous de la carte
 

Ce ne sont de loin pas les seuls dépliants et publications contenant des informations trompeuses sur l'effet du coronavirus qui ont atterri dans les boîtes aux lettres en Flandre. Nombre d'entre eux proviennent également des Pays-Bas, comme "Eyeopener Magazine" (un magazine écrit par un prédicateur évangélique néerlandais), "Mondkapjeeffecten" (une brochure néerlandaise sur les "effets négatifs des masques") et "Samen terug naar normaal" (un dépliant néerlandais contre le confinement). 

L’émission "le Scan" de la RTBF a récemment vérifié les faits d'un tract qui a été distribué dans plusieurs communes bruxelloises.

Pourquoi distribuer des tracts imprimés ?

La plupart de ces groupes contre les mesures Covid ont été créés en ligne l'année dernière. Les prospectus dans les boîtes aux lettres touchent un public plus large qui n'est pas nécessairement actif sur Internet. 

Pourtant, l'interaction entre les prospectus imprimés et la désinformation en ligne est frappante. Presque tous les prospectus mentionnent des codes QR ou des liens vers des sites (vidéo) où l'on peut trouver "plus d'informations". La distribution des dépliants est également encouragée et organisée via l'internet. Vous pouvez les commander par l'intermédiaire des boutiques en ligne des organisations, ou télécharger et imprimer vous-même les fichiers.

Lorsque des journalistes de VRT NWS se sont inscrits sur l'un de ces sites web en tant que volontaire pour distribuer des prospectus, ils ont reçu un manifeste très éclairant sur les objectifs de cette action: "La plupart des groupes d'action utilisent des pages Facebook, des chaînes YouTube, LinkedIn, des groupes WhatsApp, etc. pour partager leurs initiatives et leurs informations, mais n'atteignent pas les personnes qui ne sont pas membres de leur groupe ou qui ne recherchent pas activement des informations supplémentaires. "

Une autre motivation qui revient souvent dans le choix des tracts est la pression de la "censure" sur les réseaux sociaux. Twitter, Facebook et YouTube sont de plus en plus souvent intervenus ces derniers mois pour empêcher que la désinformation n’atteigne leurs plateformes. Les messages anti-vaccination peuvent y être vérifiés ou supprimés. Les grandes plateformes de réseaux sociaux ne veulent pas être tenues responsables d'avoir induit leurs utilisateurs en erreur. En mettant des prospectus dans les boîtes aux lettres, vous contournez à la fois les directives des réseaux sociaux et le contrôle des vérificateurs de faits en ligne.

Quelle est l'organisation derrière la distribution des tracts ?

La plupart des pamphlets sont distribués par des personnes motivées qui les impriment et les distribuent chez elles par conviction. Mais certains réseaux plus organisés ont également émergé depuis l’étranger.

Un site web néerlandais appelé "Ons Netwerk", par exemple, distribue "De Andere Krant", "Gezond Verstand" et d'autres dépliants décrits comme des imprimés de "conscientisation". Grâce à un formulaire, vous pouvez vous inscrire comme volontaire pour distribuer ou stocker des journaux et des brochures. Il existe des "dépôts" où l'on peut collecter des prospectus physiques dans tous les Pays-Bas, mais aussi en Flandre à Genk, Houthalen, Maaseik, Mol, Kalmthout et même à Renaix.

Un autre site web néerlandais, "Infoflyers for and by entrepreneurs", propose un large éventail de brochures, ainsi que des bannières et des autocollants, contre paiement - généralement uniquement des frais d'expédition. Le site a également développé son propre tableau de bord, un service de messagerie électronique et une boutique en ligne. L'initiative s'adresse principalement aux entrepreneurs : 

"Nous demandons au petit commerçant propriétaire d'un magasin, d'une librairie, d'un pressing, d'une bijouterie, d'un kiosque à journaux, d'un magasin de vêtements, d'une pharmacie, d'un atelier de réparation de vélos, d'un magasin d’objets d’occasion, d'un supermarché, d'un restaurant, d'un café, etc. de nous aider à distribuer des prospectus, des journaux et des magazines qui sensibilisent les Néerlandais à la situation."

Est-ce illégal ?

De nombreux citoyens qui trouvent ces brochures dans leur boîte aux lettres contactent la police locale ou leur bourgmestre. Est-il légal de diffuser des informations trompeuses en faisant du porte-à-porte ? En grande partie oui, bien qu'il y ait certaines règles à respecter. Les articles 299 et 300 du code pénal, par exemple, exigent que les imprimés soient distribués avec l'indication d'un éditeur responsable - "le vrai nom et la résidence de l'auteur ou de l'imprimeur". Or ce n'est pas toujours le cas avec les prospectus qui circulent actuellement dans notre pays.

Marino Longeville, commissaire de la zone de police Meetjesland, explique comment ils ont traité les tracts anonymes qui ont été distribués à Eeklo et dont ils ont pu identifier le responsable :"En ce qui nous concerne, la dame en question n'a rien fait de criminel. Mais nous avons parlé à la personne concernée et lui avons expliqué que de gros efforts étaient faits pour encourager les gens à se faire vacciner. Donc, du point de vue de l'intérêt public, nous avons pensé qu'il était important de lui demander d'arrêter. Nous lui avons demandé si elle pouvait nous remettre les dépliants restants. Et elle l'a fait volontairement. Nous lui avons également dit que nous ne porterions pas plainte contre elle. Sur sa brochure, il n'y avait pas d'éditeur responsable, mais nous ne voulions pas faire trop de problèmes à ce sujet. Elle nous a promis de ne pas recommencer et c'était donc la fin de l'affaire pour nous."

Calomnie et diffamation

Le professeur de droit Koen Lemmens (KU Leuven) explique les aspects constitutionnels de l'affaire : "Je pense qu'il y a deux choses à garder à l'esprit. Nous sommes à la croisée d'un débat politique et d'une information médicale. Lorsque des personnes agissent et disent "vous n'êtes pas obligé de vous faire vacciner", cela relève du principe de la liberté d'expression. C'est prendre position dans un débat social et c'est là que les limites sont très larges."

"Les anti-vaccins sont en principe autorisés à proclamer leur message. Ils ont le droit d'essayer de convaincre les gens, de la même manière que les Témoins de Jéhovah, par exemple, ou que les partis politiques qui mettent un tract dans votre boîte aux lettres."

"Mais à liberté il y a des limites. Par exemple, si des informations manifestement incorrectes sur le vaccin de Pfizer sont proclamées, Pfizer peut prendre des mesures et déposer plainte pour calomnie et diffamation."

Ordre des médecins

Le professeur de droit biomédical Herman Nys (KU Leuven) considère la question d'un point de vue disciplinaire : "En principe, cela relève de la liberté d'expression. Si un médecin ou un pharmacien publiait un tel document, l'Ordre des médecins ou l'Ordre des pharmaciens pourrait prendre des mesures. Alors ça pourrait tomber sous le coup d’une "atteinte à l'honneur et à la dignité de la profession de médecin". 

"Un conseil de discipline pourrait alors décider d'imposer une sanction. Il peut s'agir d'un avertissement, d'une suspension temporaire de deux ans, voire d'une radiation de la liste des médecins. C'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas exercer leur profession pour une période indéterminée."

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