A la rencontre des migrants victimes de refoulements violents aux frontières de l’Europe dans les Balkans

La Croatie arrête systématiquement tous les migrants et les réfugiés qui ont franchi les frontières du pays et les refoule de l'autre côté. Cela se passe sans qu'ils aient la possibilité de demander l'asile, ce qui est contraire au droit international. Ce refoulement est souvent accompagné de violence. De même, plus loin en Europe, des migrants sont repoussés d'une frontière à l'autre jusqu'à ce qu'ils soient à nouveau hors d'Europe. Des reporters de VRT NWS Mieke Strynckx, Bjorn Van Keer et Majd Khalifeh se sont rendus à la frontière croato-bosniaque et ont rencontré de nombreux témoins de ces violences.

Fatma, une Iranienne, marche avec une poussette pour bébé. Mais dans le buggy il n’y a pas de bébé, mais un enfant âgé de dix ans gravement handicapé. Fatma se trouve dans les Balkans depuis plus de trois ans. Elle vit actuellement dans un camp pour familles et personnes vulnérables près de Sarajevo, la capitale de la Bosnie-Herzégovine.

A quatorze reprises, Fatma a tenté de franchir la frontière croate avec son fils gravement handicapé dans un buggy. Chaque fois, elle a été arrêtée et reconduite à la frontière. "Le jeu" - c'est comme ça qu'on l'appelle ici - c’est comme dans un jeu vidéo, où chaque fois que vous pouvez franchir une frontière, vous atteignez un niveau supérieur.

Ali, originaire d'Irak, et sa famille ont aussi fait plusieurs tentatives, tant en Serbie qu'en Bosnie. Lors d'une de leurs tentatives, leur bateau est tombé en panne sur le Danube, entre la Serbie et la Croatie. La sœur d'Ali s'est noyée, ainsi que leur fils Sarmed âgé de 12 ans. Le corps du garçon n'a jamais été retrouvé.

Une autre fois, Ali et sa famille sont arrivés jusqu'en Slovénie, en se cachant sous un chargement de sable dans un train de marchandises. Mais ils ont été interceptés par la police slovène et emmenés en Croatie, malgré leur demande explicite de protection. En Croatie, ils ont été interrogés sans ménagement. Un policier lui a donné plusieurs coups de pied violents sur les orteils - exprès, selon Ali.

Les reporters de VRT NWS recueillent d'autres témoignages dans le camp sur la police croate qui est très violente. Ils décident de se rendre dans la zone frontalière pour en savoir plus.

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Etat en déliquescence

La Bosnie-Herzégovine est un pays qui ne fonctionne pas très bien. Certains parlent même d'un "État défaillant", c'est-à-dire un pays où le gouvernement n'a pratiquement aucun contrôle sur le terrain.

En 2018, deux-trois ans après la grande vague de migration sur la route des Balkans, les migrants ont commencé à choisir de plus en plus souvent la route de la Bosnie, car il devenait toujours plus difficile de passer par la Hongrie. Depuis lors, quelque 70.000 personnes sont arrivées en Bosnie, or il n'y a jamais eu plus de 5 à 10.000 personnes dans le pays au même moment.

L'accueil de ces migrants en Bosnie est principalement pris en charge par l'Organisation internationale pour les migrations, qui fait partie des Nations Unies. Mais il n'y a pas assez de centres d'accueil. De nombreux migrants et réfugiés campent donc dans des bâtiments délabrés, dans des tentes de fortune dans la zone frontalière.

L'organisation d'aide danoise Danish Refugee Council fournit des soins médicaux dans les camps officiels et dans le reste de la zone frontalière. Leurs équipes ont entendu de plus en plus de témoignages d'expulsions illégales ou de refoulements par la police croate. Elles ont également signalé les blessures qui en résultent, etont commencé à faire des rapports.

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Les membres du Danish Refugee Council emmènent les journalistes dans la zone frontalière. Dans le village de Velika Kladusa, juste à la frontière, ils trouvent un camp de 40 hommes originaires du Bangladesh sur une colline dans la forêt. Ils ont construit leurs propres tentes avec des bâches en plastique et des branches de la forêt. Ils cuisinent sur des feux qu'ils allument avec du polystyrène.

Chacun de ces hommes a tenté de traverser la frontière d'innombrables fois. Chaque fois, la police croate les a attrapés, les a privés de tous leurs biens et leur a fait repasser la frontière. La dernière fois qu'ils ont été détenus, ils racontent qu'ils devaient s'allonger sur le sol et se taire, et que s'ils faisaient le moindre bruit, ils étaient frappés à la tête et battus.

Un homme montre des photos : son dos porte des traces noires et bleues, son oreille saigne. Un autre a une lèvre fendue et une morsure de chien à l'épaule.
 

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Pas de possibilité d’asile

Quatorze familles originaires d'Afghanistan et d'Iran sont hébergées dans une maison vide située un peu plus loin. Deux garçons iraniens de 16 ans témoignent. L'un d'entre eux a déjà essayé quinze fois de passer la frontière avec sa famille. Chaque fois, ils ont été arrêtés en Croatie et expulsés à nouveau, bien qu'ils aient demandé l'asile à chaque fois.

La dernière fois, la police croate les a menacés avec des armes à feu, raconte Sharam, 16 ans. "Si je vous vois ici encore une fois, je vous abattrai", a dit le policier. L'autre garçon avait aussi une arme pointée sur lui.
 

Si je te revois ici, je te tue

Les journalistes recueillent des témoignages similaires de la part d'un groupe d'hommes qui campent dans une usine vide et délabrée. Mohammed, un Palestinien syrien, a été arrêté une fois dans une gare routière de la capitale croate, Zagreb, par la police locale.

Il a demandé l'asile, en disant qu'il était un réfugié et non un migrant, mais la police lui a demandé des preuves. "Vous m'avez déjà retiré tous mes documents originaux la fois précédente", a déclaré Mohammed. "Alors comment puis-je prouver qui je suis ?" Il a demandé la présence d’un avocat, mais a été déporté de l'autre côté de la frontière, en Bosnie.

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Les reporters rencontrent également Mina, une jeune femme afghane de 19 ans qui, avec son mari, vient d'être refoulée par la police croate et qui a également tout perdu. Il y a quatre mois, ils ont vécu une expérience très traumatisante. À cette époque, elle était enceinte de 15 semaines. Elle a été battue si violemment par des policiers croates, dit-elle, qu'elle a commencé à perdre du sang et a fini par perdre son bébé.

Des hommes masqués habillés en noir

La pire violence, selon les migrants, provient d'officiers masqués en uniforme noir. Selim, d'Algérie, raconte qu'ils prennent tous les biens des migrants, les forçant parfois à se déshabiller jusqu'à leurs sous-vêtements. Leurs biens sont souvent brûlés ou détruits.

Les policiers mettent l'argent qu'ils trouvent dans leurs poches, les téléphones portables des migrants sont cassés, et eux-mêmes sont battus, piétinés ou pire, racontent-ils. "Ce sont des criminels, c'est la mafia", dit Selim.

Il est impossible de vérifier si tout ce que les migrants racontent est vrai dans les moindres détails. Mais les témoignages sont remarquablement similaires, et largement répandus. Toutes les personnes que nous rencontrons ont vécu une expérience similaire, expliquent les journalistes de la VRT.
 

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La police croate mise en cause

La police bosniaque confirme également qu'elle rencontre régulièrement des migrants venant de la zone frontalière, parfois en sous-vêtements, parfois gravement blessés. Dans leurs déclarations, ces migrants disent avoir été maltraités par des policiers et les identifie parfois clairement comme des policiers croates.

Nicola Bay est directeur pour la Bosnie au sein de l'organisation humanitaire Danish Refugee Council. Ses équipes ont déjà recueilli 1.200 témoignages sur des refoulements illégaux cette année. L'été dernier - par coïncidence ou non, en pleine crise du Covid, alors que le monde était confronté à la pandémie - il y en a eu encore plus, jusqu'à 1.500, voire 2.000 par mois.

Environ la moitié de ces cas impliquent des violences, ajoute Nicola Bay. Généralement beaucoup d’ecchymoses, mais parfois pire : des fractures des bras, des jambes, des côtes, ou du visage.
 

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Renvoyés d'une frontière à l'autre

Mais la police croate n'est pas la seule à être coupable de refoulements. Les journalistes de la VRT recueillent aussi d’autres témoignages. Comme la famille d'Ali, originaire d'Irak, qui a réussi à se rendre en Slovénie mais a été repoussée en Bosnie.

Les reporters se rendent alors dans la ville italienne de Trieste, près de la frontière slovène. L'avocat Gianfranco Schiavone du collectif de recherche juridique italien ASGI les accueille dans son bureau. Il enquête sur les "refoulements en chaîne", qui consistent à remettre les migrants à la police des frontières du pays voisin, toujours plus loin, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent à nouveau en dehors de l'Union européenne.

L’avocat Schiavone a invité Ali. Il est originaire du Pakistan et se trouve actuellement en Italie dans le cadre d'une procédure d'asile. Mais cela ne s'est pas fait sans mal. La première fois qu'il est arrivé en Italie, il a été pris en charge par des soldats italiens tôt le matin. Il a demandé l'asile, mais quelques heures plus tard, il a été remis à la police des frontières slovène.

En Slovénie, il demande à nouveau l'asile. Mais deux jours plus tard, il a été emmené à la frontière croate. Là, la police l'a emmené à la frontière avec la Bosnie, et il a été obligé de traverser la rivière frontalière Una à la nage, bien qu'il y ait un pont un peu plus loin, dit-il.
 

Rien sur le papier

Il ne s'agit pas d'un cas isolé, affirme l'avocat Schiavone. Selon lui, au printemps dernier, coïncidence ou non, au début de la pandémie de corona, le gouvernement italien a ordonné à la police des frontières de remettre les migrants entrant dans le pays à la police des frontières slovène. Ils ne devaient pas répondre aux demandes d'asile, a précisé Me Schiavone.

Le gouvernement italien a utilisé pour cela un ancien accord avec la Slovénie. Au Parlement, l'été dernier, elle a admis qu'au moins 1.600 personnes avaient été repoussées de cette manière à travers la frontière. Un tribunal de Rome a depuis interdit cette pratique.

"Le pire, c'est qu'il n'y avait rien sur papier", dit Schiavone, "même si les demandeurs d'asile obtenaient un document, il leur était retiré à la frontière suivante. C'est comme s'ils n'avaient jamais pénétré dans l'Union européenne.

Sérieusement brûlé

À Trieste, sur la Piazza Libertà, près de la gare, où les migrants se rassemblent souvent, les journalistes rencontrent Umar. Lui aussi est originaire du Pakistan, et fait actuellement l'objet d'une procédure d'asile en Italie. Des volontaires s'occupent de sa jambe, qui a été gravement brûlée pendant son voyage dans les Balkans.

Selon lui, cela s'est produit deux fois au même endroit, un poste de police à Korenica en Croatie, près de la frontière bosniaque. Il dit qu'il y a été frappé avec une barre de fer incandescente, par des policiers portant des masques et des uniformes noirs. "Des commandos spéciaux", comme il les appelle.

La police croate nie le recours à la violence contre les migrants

L’équipe de reporters se rend ensuite à Zagreb, la capitale croate, et demande un entretien avec la police des frontières. Gilio Toic-Sintic est le commandant en second et c'est aussi l'homme qui se rend à Bruxelles pour les discussions avec l'Union européenne sur le contrôle des frontières. Il nie que la police des frontières croate se comporte mal.

"La plupart des migrants sont interceptés avant d'atteindre la frontière croate", dit-il. "Ceux qui entrent sur notre territoire ont toujours la possibilité de demander une protection. Nous avons bien formé nos agents".

Il nie également le recours à la violence. "Les migrants se blessent entre eux, puis nous accusent, en espérant qu'ainsi ils pourront entrer plus facilement dans notre pays. Toutes les plaintes font l'objet d'une enquête, et dans 99% des cas, on ne trouve aucune preuve."

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Enquête indépendante

Depuis lors, deux officiers de police ont tout de même été suspendus pour avoir maltraité un demandeur d'asile. L'enquête n'a commencé qu'après qu'un collègue officier les ait dénoncés lorsqu'ils sont entrés dans son commissariat avec le demandeur d'asile blessé et ont fait des déclarations contradictoires sur la façon dont cela s’était produit.

L'Ombudsman croate a tiré la sonnette d'alarme et a demandé une enquête sérieuse de la part du gouvernement croate. Le rapport du Médiateur contient une lettre d'un officier de police qui raconte comment ses supérieurs l'obligent à repousser les migrants et comment cela implique souvent de la violence.

Le Médiateur européen enquête également sur cette affaire. Diverses organisations de défense des droits de l'homme, dont l'ONU, ont condamné à plusieurs reprises les refoulements et les violences. Entre-temps, une affaire est également pendante devant la Cour européenne des Droits de l'Homme de Strasbourg.
 

Selon la législation européenne, il est illégal de déplacer collectivement des personnes d'un pays sans prendre en compte les circonstances individuelles justifiant leur présence sur ce territoire. "Les refoulements et les expulsions collectives sont interdits selon le droit international et européen. 

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