Frans II Francken, L’Éternel Dilemme de l’homme : le choix entre le Vice et la Vertu, 1633, huile sur bois, 142 x 218,8 cm, BOSTON, COLL.PART.
The Crosby Company of New Hampshire

Les Francken, une dynastie anversoise de peintres méconnus au musée de Flandre à Cassel

Le musée de Flandre est situé à Cassel au sommet du mont du même nom, haut de 176 mètres. La petite ville domine la plaine à deux pas de la frontière belge au niveau de Poperingue. Ce très beau musée, installé dans un bâtiment historique, l’Hôtel de la Noble Cour, consacre jusqu’au 2 janvier 2022 une vaste exposition à une dynastie de peintres flamands aujourd’hui méconnus, les Francken. Nous avons eu l’occasion d’y effectuer une visite et de bénéficier des précieuses explications de Cécile Laffon, conservatrice adjointe du musée et commissaire de l’exposition. 

La première salle du musée permet de situer les différents membres de cette famille. Sur un écran tactile figure l’arbre généalogique regroupant ces 13 peintres portant le même patronyme et souvent aussi le même prénom ce qui ne facilite pas les choses lorsqu’on veut les distinguer. 

Nicolaes Francken

L’histoire des Francken débute au XVIe siècle. Le patriarche de la famille Nicolaes Francken, né vers 1520 à Herentaels, à une quarantaine de kilomètres d’Anvers, aurait été peintre mais aucun tableau ne l’atteste. Il donne naissance à la première génération avec trois fils, Frans I, Ambrosius et Hieronymus I. Ils sont tout d’abord formés à la peinture par leur père, puis envoyés auprès de Frans Floris, l’un des peintres humanistes les plus importants d’Anvers à cette époque.

Frans I, Ambrosius et Hieronymus I

Frans I, Ambrosius et Hieronymus I, sont tous les trois de brillants peintres d’église, il est difficile de différencier leurs contributions respectives, car leur style sont très proches. Ils exécutent d’impressionnants retables profitant du vide laissé dans les églises par la révolte iconoclaste.

Les deux premiers se feront connaître grâce à d’impressionnant triptyques destinés à des églises d’Anvers ou de Paris, le troisième sera engagé comme peintre de cour, au service des rois de France Henri III et Henri IV. En 1585, il exécute l’Adoration des bergers où il se représente sous les traits du berger (à gauche sur le tableau ci-dessous). Ce chef d’œuvre a heureusement été épargné des flammes de l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 et peut être admiré à Cassel.

Hieronymus I Francken, L'adoration des berges 1585, Paris, cathédrale Notre-Dame, chapelle des Fonts baptismaux
CAILLOUX-et-Cie

On peut aussi admirer dans les détails et à hauteur d'homme "Le Christ parmi les docteurs", un retable suspendu d'habitude en hauteur dans la cathédrale d’Anvers. Ce retable avait été commandé par la corporation des maîtres d’écoles et des savonniers d’Anvers en 1587. Frans Francken I s’est auto-portraité en haut à droite du tableau.

Les frères Francken ne cesseront de travailler ensemble. Des trois, c’est Frans I qui perpétue le plus l’héritage de Frans Floris, avec des personnages massifs, aux faciès classiques. Ambrosius I se démarque par un goût prononcé pour les mises en scène théâtrales, inspirées par la peinture italienne.

Frans I Francken, Le Christ parmi les docteurs, 1587, Anvers, cathédrale Notre-Dame.
© www.lukasweb.be - Art in Flanders vzw

Dessins pour la bible illustrée

Mais Ambrosius I est un peintre aux multiples facettes, ainsi il va collaborer en 1578/1579 au projet de gravures le plus ambitieux de l’époque la bible illustrée, le "Thésorus sacrarum historiarum Veteris Testamenti". Des dessins originaux notamment provenant du Musée Plantin Mauretus d’Anvers peuvent être admirés à l’exposition.

Frans II Francken, un peintre étonnament inventif

Frans II Francken II (1581-1642) est l’une des figures artistiques majeures de sa génération. Il est le 3ème fils, et le plus illustre de Frans I dont il fut aussi l’élève.

Au cours de la première moitié du XVIIe siècle, il est un peintre reconnu et apprécié autant que Rubens. Peintre d’église à ses débuts, il se tourne vers des formats plus petits, plus adaptés à une clientèle bourgeoise et aristocrate. Il est l’inventeur de sujet atypiques, comme les singeries ou les cabinets de curiosités. Ce type de représentations devient populaire au début du XVIIe siècle à Anvers. Il s’est aussi illustré à travers des commandes de tableaux mythologiques, allégoriques et historiques, jusqu’à être nommé maître, puis doyen de la guilde des peintres d’Anvers.

On peut dire que Frans II Francken est la figure centrale de l’exposition et ses tableaux sont aussi ceux que l’on retient le plus par leur richesse. Citons notamment "Le Christ dans l’atelier" qui est une œuvre exceptionnelle à plus d’un titre, à la fois par la complexité de la composition et par la finesse de sa représentation. Ce tableau est une commande d’un riche joaillier juif anversois converti au catholicisme. Citons aussi "Scène de sorcellerie" fourmillant de détails qui est un véritable rébus que le lecteur doit décrypter.

Frans II Francken, Allégorie de la Pictura sacra ou le Christ dans l'atelier, Budapest, Museum of Fine Arts
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Le chef d'oeuvre de Frans II venu de Boston

La pièce maîtresse de l’exposition est "L’éternel Dilemme de l’homme : le choix entre le Vice et la Vertu". Frans II Francken signe-là l’un de ses chefs-d’œuvre les plus ambitieux, ce tableau d’une très grande valeur a fait le voyage depuis les États-Unis et plus particulièrement depuis le Museum of Fine Arts de Boston pour rejoindre sa terre d’origine, la Flandre. 

C’est une impressionnante composition, dans la partie supérieur du tableau le berger Pâris est aux prises avec un terrible dilemme : choisir entre la gloire, la puissance ou l’amour. Dans la partie inférieure, le Diable nous révèle le sort réservé à ceux qui quittent le chemin de la vertu comme Pâris qui choisira finalement la belle Hélène pourtant déjà mariée. Mais ce tableau fourmillant de détails se révèle aussi un sulfureux pamphlet dénonçant les mœurs dissolues du clergé. En effet un petit singe grimé en pape, en bas à gauche du tableau, incarne Sixte IV qui avait attrapé la syphilis, une maladie vénérienne.

S’il n’y avait qu’un seul tableau à venir admirer à Cassel ce serait celui-là mais d’autres valent également le détour comme les différentes collaborations entre Frans II Francken et le peintre paysagiste forestier anversois Abraham Govaerts. 

Grâce à ses collaborations avec des artistes extérieurs, Frans II apporte une nouvelle dimension à sa production ce qui lui permettra d'assoir encore sa notoriété et d'imposer son nom comme une véritable marque de fabrique. 

Par contre, un épais brouillard entoure les innombrables tableaux attribués aux frères et aux fils de Frans II, le dernier représentant de la dynastie Francken Constantijn (1661-1717) s'éloignera radicalement des sujets qui ont fait le succès de son grand-père, en exécutant surtout des scènes de bataille.

Frans II Francken, L’Éternel Dilemme de l’homme : le choix entre le Vice et la Vertu, 1633, huile sur bois, 142 x 218,8 cm, BOSTON, COLL.PART.
The Crosby Company of New Hampshire

Une exposition deux fois reportée à cause de la pandémie

Cette très belle exposition "La Dynastie Francken" s’inscrit dans l’objectif du Musée de Flandre de faire connaître de grands artistes oubliés. Les tableaux ont été prêtés par des musées prestigieux (le Louvre, Bruxelles, La Haye, Budapest, Vienne…), des églises et des collectionneurs privés à l’étrangers. Elle a souffert du confinement puisque son inauguration a été deux fois reportée à cause de la pandémie. 

L’exposition se terminera déjà en janvier prochain. Il ne faut donc pas attendre pour s’y rendre et puis Cassel, élu village préféré des Français en 2018, est très typique et l’on peut s’y balader et profiter de beaux paysages de Flandre. 

Ajoutons encore que cette exposition a reçu le soutien du gouvernement flamand et la Communauté flamande a contribué financièrement à la version flamande du magnifique catalogue.

Le musée est ouvert tous les jours de 10h à 18h sauf le lundi. Pour les réservations en ligne : www.museedeflandre.fr
 

Frans II Francken, Cabinet de curiosités, 1619, Antwerpen, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten.
© K.M.S.K. Antwerpen - Foto Hugo Maertens Plaatsnijdersstraat 2 B-2000 Antwerpen België www.kmska.be

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