Lever l’interdiction du voile pour remédier à la pénurie d’enseignants? Le débat fait son retour en Flandre

L'interdiction du port du foulard doit-elle être supprimée pour remédier à la grave pénurie d'enseignants en Flandre ? La question se pose depuis que les coupoles de l’enseignement ont proposé de recruter des personnes sans diplôme pour enseigner, alors que de nombreuses femmes musulmanes titulaires d'un diplôme d'enseignement, mais portant le voile, ne trouvent pas de travail. "Je trouve extrêmement ironique et presque hilarant qu'il y ait aujourd'hui une grave pénurie d'enseignants", réagit Sarah Ouaamari, qui a renoncé à son rêve de devenir enseignante à cause de son foulard.  

Actuellement, sur le site de l’office flamand de l’emploi (VDAB), pas moins de 3.000 offres d'emploi mentionnent le mot clé "enseignant". Quelque 300 d’entre elles ont été mises en ligne au cours des dernières 24 heures.

Au nord du pays, la pénurie d’enseignants est drastique. Et pour y faire face, les idées se succèdent. Jeudi dernier, les coupoles de l’enseignement ont suggéré de recruter des personnes sans diplôme d'enseignant pour aider dans les classes. L’union de l’enseignement flamand des villes et des communes (OVSG) a même suggéré que ces personnes puissent également enseigner, par pure nécessité.

"Des talents perdus"

Dans le même temps, de nombreuses femmes portant le voile, mais également titulaires d'un certificat d'enseignement, sont désireuses d'enseigner. Dans l'enseignement communautaire flamand, porter le foulard en tant qu’institutrice est interdit. L’enseignement catholique flamand laisse pour sa part les écoles décider, mais de nombreux établissements l’interdisent.

Il est difficile de dire exactement combien d'enseignants potentiels portant le voile sont concernés, car il n'existe pas de chiffres officiels. "Mais dans la Haute école AP d’Anvers, des dizaines de personnes portant le foulard ont obtenu leur diplôme au cours des cinq dernières années. Et il ne s’agit-là que d’une seule école", explique Yasmina Akhandaf, elle-même professeure de chimie portant le voile dans l'une des rares écoles anversoises où le foulard est toléré. 

"Le plus gros problème avec l'interdiction du voile aujourd'hui, c'est que vous donnez un signal fort à de nombreux talents potentiels", poursuit Yasmina Akhandaf. "En effet, de nombreuses femmes n’entament finalement pas leur formation d'enseignantes à cause de cette interdiction." 

50 demandes d'emploi rejetées

Sarah Ouaamari est l'une des femmes dont l'emploi rêvé a été refusé en raison de son voile. "En fait, j'ai toujours voulu devenir institutrice. Cela me conviendrait parfaitement", explique-t-elle. "Mais à cause de l'interdiction du voile imposée depuis quelques années, j'ai pris la décision de ne pas me lancer dans l'enseignement."

"Je trouve extrêmement ironique et presque hilarant qu'il y ait aujourd'hui une grave pénurie d'enseignants, tant dans l'enseignement secondaire que primaire", poursuit Sarah Ouaamari. "Il y a tellement de femmes musulmanes qui veulent enseigner, qui peuvent enseigner. Elles seraient très compétentes dans ce domaine, et le feraient avec beaucoup de passion. Mais elles ne sont pas autorisées à le faire à cause de leur foulard."

De son côté, Nigun Kalin s'est risquée à postuler pour des emplois dans l’enseignement, malgré son voile. "J'ai envoyé plus de 50 candidatures, je pense même plus. Elles ont toutes été rejetées. C'est pourquoi j'ai finalement décidé de suivre la formation de professeur de religion musulmane." 

Dans l’enseignement communautaire flamand, le port du voile est en effet permis dans le cadre du cours de religion. Mais la personne doit ensuite le retirer si elle doit par exemple donner un cours de français une heure plus tard. "Une situation schizophrénique, alors que les élèves viennent de voir leur maîtresse avec un foulard", estime Yasmina Akhandaf.

Dura lex, sed lex

Si leur passion pour l'enseignement est si grande, ces femmes ne peuvent-elles pas simplement enlever leur foulard à l'école ? "C'est une question difficile", estime Yasmina Akhandaf. "La neutralité est garantie parce qu'elle est inscrite dans la constitution, mais ce qui est également inscrit dans la constitution, c'est le droit à la liberté religieuse".

"La Constitution et la Convention des droits de l'homme stipulent très clairement que vous avez le droit de penser ce que vous voulez, mais aussi de pratiquer. Porter un foulard est une forme de pratique", poursuit-elle.

Quoi qu’il en soit, les enseignants devront continuer de se soumettre à l'interdiction du foulard. Un arrêt du Conseil d'État stipule en effet que les enseignants des matières générales ne sont pas autorisés à porter de signes idéologiques ostentatoires. "Dura lex, sed lex", avancerait sans doute le prof de latin. "La loi est dure, mais c'est la loi", peu importe la pénurie d'enseignants.

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